La Commission européenne a désigné lundi ChatGPT comme très grand moteur de recherche en ligne en vertu du Digital Services Act, plaçant le chatbot le plus utilisé au monde sous le même régime réglementaire que Google Search et Bing de Microsoft. La décision, qui a pris près d'un an à finaliser, impose à OpenAI une série d'obligations de transparence et d'atténuation des risques, sous peine d'amendes pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires annuel mondial en cas de non-conformité.
Pourtant, la désignation est étroitement circonscrite. Elle ne couvre que les parties de ChatGPT qui fonctionnent comme un moteur de recherche, récupérant et classant des informations sur le web. La grande majorité des interactions des utilisateurs, dans lesquelles le modèle génère des réponses originales, offre des conseils, joue des rôles ou simplement converse, sort du champ d'application. Ce vide a conduit les législateurs et les juristes à s'interroger sur l'adéquation du texte phare de l'UE en matière numérique à l'ère de l'IA générative.
Une erreur de catégorie dès l'origine
Lorsque le DSA a été finalisé en 2022, les chatbots génératifs étaient un projet de recherche de niche. Les deux principales catégories du texte pour les très grands services, les Very Large Online Platforms (VLOP) et les Very Large Online Search Engines (VLOSE), ont été conçues pour les réseaux sociaux, les places de marché et la recherche traditionnelle. ChatGPT n'entre dans aucune de ces catégories.
João Pedro Quintais, professeur associé de droit à l'Université d'Amsterdam, décrit le service comme une technologie « hybride ». Il récupère et classe des informations comme un moteur de recherche, héberge des conversations générées par les utilisateurs comme une plateforme et produit son propre contenu synthétique comme un éditeur. La décision de la Commission de le classer dans la catégorie des moteurs de recherche reflète la voie de la moindre résistance plutôt qu'une taxonomie cohérente.
Si la Commission avait opté pour la désignation de plateforme, OpenAI aurait fait face à des obligations de modération du contenu plus étendues, mais aurait également bénéficié de la clause de « safe harbour » du DSA, qui protège les plateformes de la responsabilité quant aux contenus mis en ligne par les utilisateurs. Cette défense devient juridiquement délicate lorsque l'« utilisateur » est une machine générant des réponses en temps réel. L'étiquette de moteur de recherche évite ce débat mais en crée un autre : qu'advient-il des risques inhérents au chat ?
Enfants, thérapie et angle mort
Christel Schaldemose, députée européenne socialiste danoise qui a participé à la négociation du DSA, figure parmi les critiques les plus virulentes de cette désignation étroite. « ChatGPT est bien plus qu'un moteur de recherche et il y a aussi des risques liés au chatbot lui-même qui échappent aux obligations les plus fortes (de la réglementation) », a-t-elle déclaré. Elle a pointé plus spécifiquement les risques pour les enfants, notamment « la dépendance émotionnelle et la conception manipulatrice ou addictive ».
Il ne s'agit pas de préoccupations hypothétiques. ChatGPT et des systèmes concurrents ont été cités dans des poursuites judiciaires consécutives aux suicides d'adolescents, notamment Adam Raine, 16 ans, de Californie, dont les parents ont poursuivi OpenAI. La thérapie et la compagnie sont désormais des usages courants : une étude du secteur de l'assurance a révélé que jusqu'à 60 % des adultes dans le monde utilisent des chatbots IA à des fins thérapeutiques. Les obligations imposées aux moteurs de recherche par le DSA ne couvrent manifestement pas les choix de conception qui encouragent des conversations prolongées et intimes avec un interlocuteur non humain.
Intégrité électorale et vide conversationnel
L'angle mort réglementaire s'étend aux processus démocratiques. En vertu de la désignation au titre du DSA, demander à ChatGPT de lister les candidats à une élection locale constitue une fonction de recherche couverte. Mais un utilisateur qui demande au chatbot des conseils de vote ou l'engage dans un débat politique entre dans un territoire non couvert. La désinformation, les positions politiques hallucinées ou la persuasion subtile dans ce flux conversationnel ne déclencheraient pas les mêmes exigences de transparence ou d'évaluation des risques.
Cette distinction, entre une requête et un dialogue, est techniquement mince mais juridiquement conséquente. Le texte de désignation de la Commission n'a pas encore été publié intégralement, de sorte que les frontières précises restent opaques. Les experts mettent en garde : sans voir l'acte final, il est impossible de savoir exactement quelles obligations d'OpenAI sont activées et lesquelles restent dormantes.
Deux textes réglementaires, un seul service
Si la désignation au titre du DSA concerne l'application destinée aux consommateurs, la Commission surveille les modèles sous-jacents au travers de l'AI Act depuis son entrée en vigueur. OpenAI, Anthropic et Gemini de Google sont classés comme fournisseurs de modèles d'IA à usage général présentant des risques systémiques possibles. Depuis août 2025, ils sont tenus d'évaluer et d'atténuer ces risques, et la Commission a commencé ses auditions de mise en conformité à la fin de ce mois.
La taxonomie des risques systémiques de l'AI Act penche cependant fortement vers les scénarios catastrophiques : la mise à disposition d'armes nucléaires ou biologiques, la perte de contrôle sur les modèles, le piratage autonome ou la manipulation à grande échelle. Daniel Leufer, d'AccessNow, estime que ce cadrage néglige les préjudices quotidiens. « [Ces orientations] se concentrent davantage sur les soi-disant risques existentiels que sur les risques pour les droits fondamentaux », a-t-il déclaré. La désignation au titre du DSA offre, selon lui, l'occasion « d'entrer dans le détail des décisions de conception et de traiter ChatGPT davantage pour ce qu'il est vraiment, à savoir un produit ».
Complémentaires ou contradictoires ?
Brando Benifei, député européen social-démocrate italien qui a piloté les travaux du Parlement sur l'AI Act, défend l'approche à deux voies. Il affirme que les deux textes peuvent se « compléter puissamment », l'AI Act régissant les risques au niveau des modèles et le DSA les risques au niveau du déploiement. Mais il reconnaît que le contrôle par le DSA est « urgemment nécessaire » pour protéger les utilisateurs concrets, citant en exemple les « dépendances psychologiques dangereuses » liées aux chatbots de compagnie.
La tension est structurelle. L'AI Act réglemente le moteur ; le DSA réglemente le véhicule. Mais lorsque le véhicule est un agent conversationnel qui apprend, s'adapte et tisse des relations avec les utilisateurs, la frontière entre le moteur et le véhicule se dissout. La décision de la Commission de ne désigner que la fonction de recherche suggère qu'elle n'est pas encore prête à affronter cette dissolution.
Ce que la désignation change concrètement
Concrètement, OpenAI doit désormais publier un rapport de transparence sur ses systèmes de recommandation liés à la recherche, fournir un point de contact aux autorités et réaliser des évaluations annuelles des risques couvrant la fonction de recherche. Il doit également autoriser l'accès de chercheurs agréés aux données sur le fonctionnement de son moteur de recherche. Ce sont des obligations significatives, mais elles ne s'appliquent qu'à une fraction du trafic de ChatGPT.
L'entreprise n'a pas détaillé publiquement comment elle séparera la recherche du chat à des fins de conformité. Techniquement, le même modèle assure les deux fonctions ; la distinction se fait au niveau de l'interface. Cela soulève la perspective d'un arbitrage réglementaire : des fonctionnalités ressemblant à la recherche pourraient être requalifiées en chat pour échapper au contrôle, ou inversement.
Personnalités mentionnées
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Christel Schaldemose
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João Pedro Quintais
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Daniel Leufer
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Brando Benifei
Organisations
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