BNP Paribas Fortis a prolongé de trois ans sa collaboration avec l'entreprise française d'intelligence artificielle Mistral AI, marquant un engagement significatif en faveur de l'infrastructure technologique européenne dans le secteur financier. Le géant bancaire belge, qui est la plus grande banque de détail du pays, a déclaré que cette décision était motivée par les exigences de souveraineté des données et la nécessité de maintenir les informations sensibles des clients dans la juridiction européenne.

Le partenariat, établi à l'origine en 2023, permet à la banque de déployer en interne les grands modèles de langage de Mistral plutôt que de recourir aux API de cloud public de fournisseurs américains. Manuel Piette, directeur de la science des données et responsable de l'IA de la banque, a indiqué que cette architecture n'est pas négociable pour les processus impliquant les contrôles de connaissance du client et la gestion des risques. Cette démarche s'inscrit dans les attentes réglementaires plus larges de la zone euro en matière de résilience opérationnelle et de risque lié aux tiers.

Si de nombreuses institutions financières ont expérimenté l'IA générative, peu se sont engagées dans un contrat pluriannuel avec un fournisseur de modèles européen pour des fonctions bancaires essentielles. La banque prévoit de concentrer la technologie sur des cas d'usage à forte valeur ajoutée dans la banque corporate et institutionnelle, ainsi que dans les opérations de banque commerciale. Cela marque une transition des pilotes expérimentaux vers des outils de flux de travail intégrés.

Le calcul de souveraineté

Pour Manuel Piette, le choix de Mistral plutôt que des hyperscalers américains relève avant tout d'une question de contrôle. Les données bancaires imposent de lourdes charges en matière de conformité, et le transfert de ces informations en dehors de l'Espace économique européen crée des frictions juridiques. En hébergeant les modèles en local ou dans des clouds européens de confiance, la banque conserve une validation complète par des experts des risques et des décisions. Cette approche atténue le risque que des mandats juridiques étrangers n'accèdent aux données des clients.

La banque a décrit ce partenariat comme faisant partie d'une approche multimodale guidée par des considérations de performance et de géographie. Cela reflète une tendance croissante parmi les entreprises européennes à diversifier leur pile technologique pour éviter la dépendance à l'égard d'un fournisseur. La stratégie numérique de la Commission européenne encourage depuis longtemps cette souveraineté, bien que la réalité du marché favorise souvent les acteurs américains en place. BNP Paribas Fortis tente de prouver qu'il existe des alternatives viables pour les infrastructures critiques.

Adoption interne et formation

L'acquisition technologique n'est que la moitié du chemin. La banque a créé un Centre d'excellence de l'IA pour gérer le changement culturel parmi ses 11 000 employés. Manuel Piette note que l'anxiété du personnel quant à la suppression d'emplois est courante. Son équipe y répond en présentant les outils comme des amplificateurs de créativité plutôt que comme des remplaçants. Des sessions d'échange sont organisées toutes les deux semaines pour démontrer des applications pratiques, telles que l'évaluation d'agents IA ou l'intégration de technologies vocales natives.

La formation s'étend au-delà des data scientists pour inclure les unités opérationnelles qui gèrent les interactions avec les clients. L'objectif est d'attirer des talents ayant déjà utilisé l'IA dans d'autres environnements tout en conservant la connaissance institutionnelle. Manuel Piette observe que les compétences requises évoluent, passant de la statistique pure à l'ingénierie logicielle et à l'intégration de l'apprentissage automatique. Cette transition reflète l'évolution plus large du marché du travail observée dans le secteur technologique du continent.

Le défi des données non structurées

Une partie importante des données de la banque reste non structurée, que Manuel Piette décrit comme la face cachée d'un iceberg. Les documents anciens, les e-mails et les notes manuscrites résistent à l'analyse traditionnelle. La banque déploie l'IA pour améliorer la recherche de documents internes et automatiser l'extraction de données. Cette capacité est essentielle pour les analyses financières complexes nécessitant le croisement de multiples sources, une tâche qui exigeait auparavant un travail manuel considérable.

Pour gérer cela, la banque utilise la plateforme Domino Data Lab pour harmoniser les données entre les différentes unités opérationnelles. Sans cette couche, les modèles ne peuvent pas accéder à des entrées cohérentes. La combinaison de données harmonisées et de modèles d'IA souverains crée une boucle fermée où l'information circule de manière sécurisée de l'ingestion à l'exploitation. Cette architecture est désormais testée sur des flux de travail liés à la détection des fraudes et à la protection des clients.

Contraintes réglementaires

Les services financiers restent l'un des secteurs les plus réglementés d'Europe. La Banque centrale européenne et les superviseurs nationaux examinent de près la prise de décision algorithmique, en particulier lorsqu'elle implique le crédit ou le risque. L'automatisation des étapes à faible valeur ajoutée est autorisée, mais les décisions finales nécessitent souvent une validation humaine. La banque insiste sur le fait que la validation par des experts des risques et des décisions sera maintenue malgré l'automatisation accrue.

Les exigences de conformité pour les processus de connaissance du client continuent de croître, ajoutant de la complexité à tout projet d'automatisation. Le renouvellement pour trois ans suggère que la banque est confiante dans sa capacité à naviguer dans ces règles tout en réalisant des gains d'efficacité. En cas de succès, ce déploiement pourrait servir de cas de référence pour d'autres institutions financières européennes qui pèsent des investissements similaires. Un échec renforcerait probablement la dépendance à l'égard des fournisseurs américains établis.

Personnalités mentionnées

  • Manuel Piette

    Chief Data Scientist and Head of AI, BNP Paribas Fortis

Organisations

BNP Paribas Fortis · Mistral AI · Domino Data Lab