Le pari de l'Union européenne sur l'hydrogène renouvelable entre dans une phase médiane difficile. Cinq ans après que le bloc a dévoilé une stratégie qui promettait un « couteau suisse » pour la décarbonation, l'industrie fait face à un écart de coûts tenace, un paysage réglementaire fragmenté et une montée en puissance de la fabrication chinoise qui menace d'exclure l'Europe de la chaîne d'approvisionnement en équipements. La Commission européenne envisage désormais de réviser sa stratégie hydrogène de 2020, mais les voix de l'industrie estiment que la vision initiale était bonne, le problème tenant à l'exécution.

D'une solution universelle à un outil ciblé

L'enthousiasme initial considérait l'hydrogène comme un substitut direct aux combustibles fossiles dans toute l'économie. Cette vision a évolué. L'électrification directe, alimentée par un réseau qui se décarbonne plus vite que tout autre secteur, reste la voie la moins coûteuse et la plus efficace pour la plupart des usages finaux. L'électricité ne représente encore que 23 % de la consommation finale d'énergie en Europe ; le reste repose sur des molécules, combustibles solides, liquides ou gazeux. L'hydrogène renouvelable, produit par électrolyse de l'eau à l'énergie éolienne ou solaire, est désormais vu comme le complément nécessaire pour les secteurs qui ne peuvent fonctionner directement à l'électricité : engrais et produits chimiques qui ont besoin d'hydrogène comme matière première, sidérurgie qui requiert un agent réducteur, aviation et transport maritime qui dépendront de carburants de synthèse dérivés de l'hydrogène.

François Paquet, porte-parole de la Renewable Hydrogen Coalition, décrit ce changement comme une maturation plutôt qu'un recul. « Ce n'est pas un échec du marché mais une réconciliation entre ambitions, attentes et réalités physiques. Il ne faut pas confondre consolidation du marché et déclin du marché », a-t-il déclaré. La coalition, dont les membres incluent des développeurs de projets, des fabricants d'équipements et des entreprises énergétiques, presse la Commission de maintenir le cap de la stratégie sur les secteurs difficiles à électrifier et l'intégration système, tout en corrigeant les mécanismes de mise en œuvre qui sont au point mort.

Le cas test de la sidérurgie

La sidérurgie illustre le potentiel de décarbonation. Le secteur représente environ 4 % des émissions anthropiques de CO2 en Europe. La production conventionnelle émet environ 1,85 tonne de CO2 par tonne d'acier. Le passage à la réduction directe du fer (DRI) alimentée par l'hydrogène renouvelable peut ramener ce chiffre à environ 0,1 tonne, soit une réduction de 95 %. La technologie existe ; le défi est de la déployer à grande échelle. Les fours à arc électrique recyclant la ferraille joueront aussi un rôle, mais l'acier primaire issu du minerai de fer aura besoin du DRI à l'hydrogène si l'UE veut atteindre ses objectifs climatiques 2050.

Pourquoi l'hydrogène renouvelable, et non les alternatives bas carbone

La distinction entre hydrogène renouvelable et hydrogène dit bas carbone importe. L'hydrogène bas carbone est généralement produit à partir de gaz naturel avec capture et stockage du carbone (CSC). Les taux de capture se sont maintenus entre 40 et 60 %, et les fuites de méthane en amont lors de l'extraction et du transport du gaz s'ajoutent aux émissions. L'hydrogène à partir de gaz naturel sans capture émet 12 à 14 tonnes de CO2 par tonne d'hydrogène ; les filières charbon dépassent 19 tonnes. Même avec le CSC, la réduction plafonne à environ cinq tonnes. L'hydrogène renouvelable produit à l'énergie éolienne peut atteindre une empreinte sur cycle de vie inférieure à une tonne de CO2 par tonne d'hydrogène. Du point de vue climatique, l'écart est décisif.

L'écart de coûts reste le principal obstacle

L'hydrogène renouvelable coûte actuellement entre 5,3 et 13 € le kilogramme selon le lieu et la conception du projet. L'hydrogène gris issu du gaz naturel coûte 2,5 à 4,5 € le kilogramme. La hausse des prix du gaz depuis la crise énergétique a réduit l'écart dans des pays comme l'Espagne, riches en énergies renouvelables, mais pas assez pour que la plupart des acheteurs puissent absorber la prime, surtout face à la concurrence mondiale. Le soutien public s'est concentré sur les dépenses d'investissement et la R&D, pourtant les projets butent sur des coûts d'exploitation élevés et l'écart de coûts persistant face aux combustibles fossiles établis. La Banque européenne de l'hydrogène, qui a organisé sa troisième enchère plus tôt cette année, était conçue pour couvrir jusqu'à 100 % de cet écart, mais elle a été sous-financée et les fonds européens et nationaux ne peuvent être combinés, ce qui limite son impact.

L'incertitude réglementaire érode la confiance des investisseurs

L'Europe a construit le cadre réglementaire le plus complet au monde pour l'hydrogène renouvelable, incluant des critères de production et des objectifs d'achat contraignants. Pourtant, plusieurs piliers sont sous pression : le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, le système d'échange de quotas d'émission de l'UE, les règles de production d'hydrogène, et le règlement ReFuelEU Aviation qui impose des parts croissantes de carburants aviation durables. Chaque proposition d'assouplir, reporter ou supprimer un objectif envoie aux investisseurs le signal que le cadre politique pourrait ne pas tenir. Pour des projets first-of-a-kind déjà confrontés à des coûts de capital plus élevés après deux crises des combustibles fossiles qui ont fait grimper les taux d'intérêt, cette incertitude est souvent fatale.

Retard d'infrastructure et défi de la fabrication chinoise

Environ 40 % des réseaux de distribution d'électricité de l'UE ont plus de 40 ans. Les moderniser et les étendre est essentiel car l'électricité renouvelable à bas coût est le principal levier de compétitivité de l'hydrogène. Le déploiement de pipelines hydrogène a aussi pris du retard. Pendant ce temps, la Chine a capté 60 % de la capacité mondiale de fabrication d'électrolyseurs ; l'Europe en détient 20 %. Les fabricants européens restent en tête sur la performance, les nouvelles générations d'électrolyseurs offrant des réductions de coûts de 40 à 60 % et une consommation d'énergie moindre, mais sans déploiement plus rapide, cet avantage d'innovation pourrait ne pas se traduire en parts de marché. Le secteur entre dans une phase de consolidation après des années d'expansion rapide des capacités.

Création de la demande : le maillon manquant

L'UE a adopté en 2023 des objectifs 2030 ambitieux pour l'adoption de l'hydrogène renouvelable dans l'industrie, l'aviation et le transport maritime, donnant aux États membres jusqu'à mai 2025 pour les transposer. Les progrès sont inégaux. L'objectif de 1 % de carburants renouvelables d'origine non biologique (RFNBO) dans le transport affiche la meilleure conformité, avec environ neuf États membres l'ayant transposé. Les autres sont en retard. Sans signaux de demande fermes, les développeurs de projets ne peuvent sécuriser d'accords d'achat, et sans accords d'achat, le financement ne suit pas. La boucle reste non bouclée.

Personnalités mentionnées

  • François Paquet

    Spokesperson, Renewable Hydrogen Coalition

Organisations

European Commission · Renewable Hydrogen Coalition · EU Hydrogen Bank