Les lignes de fracture politiques de l'Allemagne vont être mises à l'épreuve dans un Land plus petit que bien des villes européennes. Dimanche 6 septembre, les électeurs de Saxe-Anhalt, 2,1 millions d'habitants dans un pays de 84 millions, éliront un nouveau parlement. Les sondages placent systématiquement l'Alternative für Deutschland (AfD) au-dessus de 40 %, un niveau qui pourrait se traduire par une majorité absolue dans le système allemand de seuil à 5 %. Si cela se produit, l'AfD formerait le premier gouvernement de Land à parti unique de l'histoire d'après-guerre du pays, dirigé par un parti dont la branche de Saxe-Anhalt a été classée d'extrême droite par l'Office de protection de la Constitution en 2023.

Pourquoi une élection régionale a une portée nationale

La portée dépasse largement Magdebourg. Le système fédéral allemand confère à ses 16 Länder un pouvoir législatif direct au niveau national via le Bundesrat, la chambre haute où chaque gouvernement régional vote en bloc. La Saxe-Anhalt détient quatre des 69 voix de la chambre ; la majorité en requiert 35. Sur le papier, quatre voix changent peu de chose. En pratique, un gouvernement dirigé par l'AfD introduirait au sein de cet organe un parti qui rejette l'euro, prône la « remigration » et entretient des liens avec Moscou, alors que la chambre fonctionne depuis 1949 sur le compromis intergouvernemental et la confiance personnelle entre ministres-présidents.

Les règles du Bundesrat amplifient la perturbation. Les voix d'un Land ne peuvent être divisées : si les partenaires de coalition sont en désaccord, le Land s'abstient, ce qui équivaut à un non sur les textes nécessitant l'accord du Bundesrat. Au fil des ans, la chambre est devenue une mosaïque de coalitions, 15 Länder sont gouvernés par des alliances multipartites, seule la Sarre par un parti unique. Même lorsque les mêmes partis contrôlent les niveaux fédéral et régional, ils ne votent pas toujours de la même façon. Les majorités se construisent au cas par cas, souvent en commissions de médiation réunissant ministres-présidents et députés du Bundestag. Un ministre-président AfD userait de chaque droit procédural pour confronter plutôt que coopérer.

L'arithmétique d'une majorité absolue

La loi électorale allemande crée une dynamique particulière. Les partis sous les 5 % n'obtiennent aucun siège ; leurs voix sont perdues. Si l'AfD obtient 42 %, la CDU 25 %, le SPD 12 %, la Linke 8 % et que les petits partis se partagent le reste sous le seuil, la part de l'AfD dans les voix *représentées* augmente fortement. Avec le BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht) sondé près du seuil, son entrée ou son exclusion change la donne. Une majorité absolue pour l'AfD n'est pas assurée, mais elle n'est plus théorique.

Si l'AfD échoue, l'alternative est un vide prolongé. Tous les autres partis en Saxe-Anhalt ont exclu toute coopération avec l'AfD. Reste une potentielle coalition CDU-SPD-Linke, une alliance couvrant le spectre idéologique du conservatisme au socialisme démocratique, ou un gouvernement minoritaire dépendant de tolérances au cas par cas. Jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement, l'administration sortante dirigée par la CDU reste en fonction pour expédier les affaires courantes, sa légitimité à se positionner sur des textes fédéraux controversés s'en trouvant réduite. La même dynamique se rejouera au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin le 20 septembre.

Un gouvernement fédéral déjà sous tension

Le chancelier Friedrich Merz a pris ses fonctions en promettant de relancer l'économie allemande stagnante et de moderniser les systèmes de retraite et de santé pour une population vieillissante. Sa coalition CDU/CSU-SPD dispose d'une solide majorité au Bundestag, mais l'approbation populaire s'érode. Les élections de septembre surviennent au pire moment : le gouvernement fédéral a besoin de l'accord du Bundesrat pour d'importantes réformes économiques et sociales avant la fin de l'année. Chaque élection régionale qui produit un gouvernement de transition ou une administration dirigée par l'AfD réduit le vivier de partenaires fiables.

L'exercice d'équilibre de Merz entre sa CDU, la CSU bavaroise et le SPD était déjà délicat. Un bon score de l'AfD donne de l'élan à l'opposition et expose les partis au pouvoir à de nouvelles pertes électorales. Le Bundesrat pourra encore réunir 35 voix, mais chaque majorité deviendra plus coûteuse politiquement, plus imprévisible, et plus dépendante d'accords de dernière minute qui exigent une attention au plus haut niveau que le chancelier peut difficilement se permettre.

La dimension européenne est indirecte mais réelle

L'engagement européen de l'Allemagne ne changera pas du jour au lendemain. Le gouvernement fédéral reste engagé à soutenir l'Ukraine et à reconstruire la défense européenne. Mais le récit de l'AfD, « qu'est-ce qu'on y gagne, nous les Allemands ? », a déjà imprégné le discours dominant. Si des blocages politiques empêchent la réforme fondamentale de l'économie et des systèmes sociaux allemands, l'insatisfaction électorale s'approfondira et l'extrême droite progressera davantage. Une Allemagne plus faible, plus divisée, est la dernière chose dont l'UE a besoin alors qu'elle négocie le budget à long terme, la stratégie de compétitivité et l'architecture de sécurité.

Le Parlement européen compte déjà un groupe « Europe des nations souveraines » porté par l'AfD. Un gouvernement régional offrirait au parti une nouvelle plateforme institutionnelle : le droit de s'exprimer au Bundesrat, de déposer des initiatives, de façonner les positions allemandes dans les comités de l'UE où les Länder sont représentés. L'AfD utiliserait cette plateforme stratégiquement, bien au-delà de l'hémicycle.

Une chambre fondée sur la confiance face à un test de résistance

Le Bundesrat a été décrit comme une chambre de la « vieille » République fédérale : diverse, parfois fractieuse, mais maintenue in fine par un instinct partagé de faire fonctionner la fédération de Munich à Schwerin. Les relations personnelles entre ministres-présidents, bâties au fil d'années de négociations, huilent la mécanique. Un ministre-président AfD n'aurait aucun investissement dans cette culture. Le comportement du parti au Bundestag, obstruction procédurale, escalade rhétorique, rejet du consensus, en donne un avant-goût.

Cela ne signifie pas paralysie législative. Le seuil de majorité du Bundesrat est assez bas pour que des coalitions transpartisanes puissent encore se former. Mais le chemin vers 35 voix se rétrécira. Les textes sur la politique climatique, les infrastructures numériques, le logement et la sécurité sociale, tous nécessitant l'accord du Bundesrat, feront face à des négociations plus longues, plus de mises en scène publiques et un risque d'échec accru. Le gouvernement fédéral devra investir du capital politique dans la diplomatie régionale qu'il préférerait consacrer au fond.

Ce que les sondages ne saisissent pas

Les enquêtes nationales placent désormais l'AfD près de 30 %, devant la CDU. C'est une moyenne nationale ; dans les Länder de l'Est, le parti est plus fort. Mais les sondages mesurent l'intention de vote, pas la viabilité des coalitions. Le sort du BSW est décisif : s'il franchit les 5 %, il entre au parlement et complique tant les majorités AfD que les coalitions sans l'AfD. S'il échoue, ses voix disparaissent, gonflant la part de sièges de l'AfD. Les écarts de participation, historiquement plus faibles à l'Est, pourraient faire basculer les résultats de plusieurs points. La seule certitude est l'incertitude.

Personnalités mentionnées

  • Almut Möller

    Director for European and Global Affairs, European Policy Centre

  • Friedrich Merz

    Chancellor of Germany, Federal Government

Organisations

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