Jordan Bardella a passé des mois à se préparer à mener le Rassemblement national vers l'élection présidentielle de 2027. Puis, une décision de justice début juillet a réduit la peine de Marine Le Pen pour détournement de fonds du Parlement européen, l'autorisant à nouveau à se présenter. En quelques jours, le trentenaire a dû s'effacer et laisser sa mentor reprendre la candidature qu'elle détient depuis plus d'une décennie. Cette transition a été tout sauf fluide.

Au cours des semaines qui ont suivi, les deux dirigeants du parti d'extrême droite française ont fait entendre des sons de cloche divergents sur les retraites, le port public du hijab et le départ d'un haut conseiller économique. Les responsables du Rassemblement national insistent sur le fait que ces désaccords relèvent du débat interne habituel. Les éléments dont on dispose suggèrent quelque chose de plus embarrassant : un parti dont les deux figures de proue ne se sont pas encore mises d'accord sur leurs convictions, ni sur qui prend les décisions.

Une décision de justice rebat les cartes du ticket

Le Pen est le visage de la politique présidentielle de l'extrême droite française depuis 2012. Elle a atteint le second tour en 2017 et en 2022, perdant à chaque fois face à Emmanuel Macron. Lorsqu'elle a été condamnée pour détournement de fonds du Parlement européen, la peine initiale incluait une inéligibilité, ce qui l'aurait empêchée de se présenter en 2027. Bardella, devenu président du parti en 2022 et député au Parlement européen, a commencé à se positionner comme le successeur naturel.

La décision de la justice de réduire cette peine a tout changé. Le Pen pouvait à nouveau se présenter, et c'était son intention. Le lendemain de la décision, Bardella se tenait à ses côtés, visiblement raide, tandis qu'elle annonçait qu'elle serait la candidate et qu'il serait son choix pour le poste de Premier ministre, un rôle nettement moins puissant sous le système semi-présidentiel français. Cette chorégraphie devait signaler la continuité. Elle a plutôt signalé quelque chose qui ressemblait davantage à une rétrogradation.

Bardella avait passé ses mois en tant que candidat présumé à tenter d'adoucir l'image du parti, en particulier sur le plan économique. Il s'était positionné comme responsable sur le plan budgétaire, un dirigeant capable d'attirer les électeurs modérés dont le Rassemblement national aurait besoin pour remporter une élection nationale. Ces efforts se heurtent désormais aux instincts politiques de longue date de Le Pen, et les frictions sont visibles.

Retraites et prix de la rigueur budgétaire

La réforme des retraites de Macron, qui a fait passer l'âge légal de départ de 62 à 64 ans, a été l'une des mesures les plus âprement contestées de sa présidence. Elle a déclenché des mois de grèves et de manifestations en 2023. Le Pen a promis de l'abroger, permettant aux travailleurs de prendre leur retraite à 62 ans à nouveau. C'est une promesse populaire dans un pays où la réforme reste largement impopulaire, et elle s'inscrit dans la lignée de son long historique d'opposition aux réductions de prestations.

À l'inverse, Bardella avait publiquement remis en question cette politique plus tôt cette année, dans le cadre de ses efforts pour se présenter comme un gestionnaire responsable des finances publiques. L'abrogation de la réforme des retraites a un coût, et le Rassemblement national n'a pas encore expliqué comment il la financerait. Le Pen a promis de présenter cet automne un plan visant à réduire d'environ 125 milliards d'euros les dépenses, mais les détails restent inédits. Alexandre Loubet, député du Rassemblement national, a reconnu samedi lors d'un salon agricole que le parti travaillait encore sur les chiffres.

Bardella n'a pas assisté à un débat présidentiel la semaine dernière lors duquel Le Pen a réaffirmé son engagement d'abroger la réforme des retraites. Son absence a été remarquée. Il s'agit de l'engagement budgétaire central de sa campagne, et l'homme qu'elle dit vouloir comme Premier ministre n'était pas là pour le défendre.

Un conseiller, deux explications

Ce même débat a apporté la nouvelle du départ de François Durvye, l'un des principaux conseillers économiques de Le Pen et un fervent défenseur de la rigueur budgétaire au sein du parti. L'ancien financier aurait poussé Bardella à se rebeller et à se présenter à la place de Le Pen. Il a également fait savoir, tant en privé qu'en public, qu'il ne pouvait pas défendre les positions économiques du parti.

Les explications sur son départ ont immédiatement divergé. Le Pen, s'exprimant en marge du débat, a déclaré que c'était « sa volonté ». Bardella, pressé par des journalistes lors d'un événement de campagne, a qualifié cela de « décision personnelle » de Durvye. Ce n'est pas la même chose. Soit la candidate a évincé un conseiller qui était en désaccord avec elle, soit le conseiller est parti de son propre chef parce qu'il jugeait le programme indéfendable. Les deux figures les plus importantes du parti ont offert des versions contradictoires à quelques heures d'intervalle.

L'interdiction du hijab et le référendum

Le Pen propose depuis des années d'interdire le hijab dans les espaces publics. C'est l'un de ses engagements politiques les plus reconnaissables et un moyen sûr de signaler à la base du parti qu'elle n'a pas adouci sa position sur l'identité et l'immigration. Cette semaine, Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement national et l'un des plus proches lieutenants de Le Pen, a déclaré que le port du hijab en public deviendrait une infraction passible d'une amende si elle arrivait au pouvoir.

Le lendemain, Bardella a semblé minimiser la proposition. Plutôt que de confirmer une interdiction, il a déclaré que la question serait soumise aux électeurs français par référendum. Le Pen a ensuite déclaré que le référendum inclurait une série de mesures conçues pour « combattre l'idéologie islamiste ». L'écart entre une sanction pénale et un vote consultatif est important. Laurent Jacobelli, député et porte-parole du Rassemblement national, a insisté sur l'absence de tension : « Il y a eu un débat interne, et la conclusion est la proposition d'interdiction du hijab. La question a été réglée avec l'accord de tous, y compris celui de Jordan. » Il a ajouté que le débat portait sur « la méthode », et non sur l'interdiction elle-même.

Les partis rivaux et des constitutionnalistes ont fait valoir qu'une interdiction publique des couvre-chefs religieux violerait les protections constitutionnelles de la France. La suggestion de référendum de Bardella peut refléter un véritable désaccord, ou il peut s'agir d'une manœuvre tactique pour donner une couverture démocratique à une mesure impopulaire. Dans tous les cas, l'image de deux dirigeants se contredisant en l'espace de 24 heures sur une politique phare est dommageable.

Affirmer qu'il n'y a rien à voir

Les responsables du Rassemblement national ont tenté de limiter les dégâts. L'insistance de Jacobelli sur le fait que l'interdiction du hijab a été acceptée par tous, y compris Bardella, correspond à la ligne du parti : un débat interne a eu lieu, des conclusions ont été tirées, l'unité prévaut. Loubet, s'exprimant au salon agricole où Bardella est apparu samedi, a présenté le trentenaire comme le premier soutien de Le Pen, élargissant la future majorité parlementaire « dans les médias, sur le terrain ».

Bardella lui-même a balayé les questions des journalistes sur les désaccords. « Je ferai campagne quoi qu'il arrive », a-t-il déclaré. « Les prétendus sentiments blessés n'ont pas d'importance. » Le mot « prétendus » en dit long dans cette phrase. Il n'a pas nié les désaccords. Il a écarté leur pertinence.

Le problème pour le Rassemblement national est que les désaccords ne sont pas prétendus ; ils sont documentés. Sur les retraites, sur l'interdiction du hijab, sur les raisons du départ d'un conseiller économique, les deux dirigeants ont dit des choses différentes à quelques jours d'intervalle. Le parti peut affirmer qu'il s'agit d'un débat interne normal, mais la tendance est indéniable. Bardella a passé des mois à faire évoluer le parti vers une posture économique plus modérée. Le Pen, en reprenant le commandement, est revenue aux positions qui ont défini sa carrière.

Ce que pensent les sympathisants

Tout le monde, au sein de la base du parti, n'est pas convaincu que le retour de Le Pen en tête du ticket soit la bonne issue. Au salon agricole, Kaelig Le Bris, un éboueur de 41 ans venu voir Bardella, a été direct. « Bardella aurait été un meilleur candidat », a-t-il déclaré. Il s'est décrit comme un fan de Le Pen mais a ajouté : « Un gars comme lui à la tête du pays, ça aurait été quelque chose. »

Ce sentiment illustre une véritable tension au sein de l'électorat du Rassemblement national. Le Pen est la figure la plus reconnue de la politique d'extrême droite française et domine les sondages actuels pour le premier tour de l'élection de 2027. Elle a atteint le second tour à deux reprises et l'a perdu deux fois. Bardella représente un changement de génération que certains sympathisants trouvent séduisant, même s'il lui manque son expérience et sa notoriété.

Personnalités mentionnées

  • Marine Le Pen

    Presidential candidate, National Rally

  • Jordan Bardella

    Member of the European Parliament, National Rally

  • François Durvye

    Economic adviser, National Rally

  • Jean-Philippe Tanguy

    Member of Parliament, National Rally

  • Laurent Jacobelli

    Member of Parliament and spokesperson, National Rally

  • Alexandre Loubet

    Member of Parliament, National Rally

Organisations

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