Le gouvernement de Giorgia Meloni est entré dans les livres de records le 3 septembre 2026, devenant l'administration ininterrompue la plus durable d'Italie depuis la fondation de la République. À 1 413 jours, il a devancé de justesse le mandat de 1 412 jours du second gouvernement de Silvio Berlusconi, en fonction de juin 2001 à avril 2005. Cette performance frappe dans un pays qui a enchaîné 68 cabinets en huit décennies, soit une moyenne d'un tous les 14 mois.
Une ancre rare dans des eaux turbulentes
L'instabilité politique italienne n'est pas du folklore ; elle est structurelle. Depuis 1945, la combinaison d'un système électoral purement proportionnel (en vigueur jusqu'en 1993), d'un paysage partisan fragmenté et de la convention selon laquelle les gouvernements doivent obtenir la confiance du Parlement a produit un tourniquet de chefs de gouvernement. Le chiffre de 68 gouvernements, suivi par l'Istat, inclut les cabinets techniques, les administrations d'expédition d'affaires courantes et les coalitions éphémères qui se sont effondrées sur des votes budgétaires, des querelles régionales ou des rivalités personnelles. L'exploit de Meloni tient donc moins à sa production législative qu'à sa survie.
La Première ministre a marqué l'occasion par un meeting à Bari, capitale des Pouilles, le 4 septembre. Le choix du lieu était délibéré : le Sud est un bastion de Frères d'Italie depuis les législatives de 2022, et l'événement a servi de lancement de campagne pour les prochaines élections régionales et les législatives de 2027. Meloni a présenté ce record de longévité comme la preuve qu'un gouvernement « patriotique » peut gouverner efficacement, contrastant sa stabilité avec le chaos des années Draghi et Conte.
Comment la coalition a tenu bon
La majorité actuelle repose sur trois partis : Frères d'Italie (FdI), la Ligue (Lega) et Forza Italia (FI). Sur le papier, c'est une alliance classique de centre-droit. Dans la pratique, les partenaires ont des intérêts concurrents. La Ligue, dirigée par Matteo Salvini, puise sa base dans le Nord et a historiquement réclamé l'autonomie fiscale pour la Lombardie et la Vénétie. Forza Italia, résidu du mouvement de Berlusconi, représente un électorat plus modéré, tourné vers les affaires, et maintient des liens avec le Parti populaire européen. Frères d'Italie, avec ses racines post-fascistes et sa rhétorique souverainiste, se situe à droite des deux autres.
Qu'est-ce qui a empêché l'implosion habituelle ? D'abord, une peur partagée d'élections anticipées. Les sondages de 2024 et 2025 montraient un centre-gauche divisé et le Mouvement 5 étoiles en déclin, mais indiquaient aussi qu'un scrutin anticipé pouvait produire un parlement sans majorité ou une coalition de centre-gauche, deux issues que les trois partenaires veulent éviter. Ensuite, la répartition des portefeuilles ministériels a été soigneusement équilibrée : la Ligue contrôle les infrastructures et l'agriculture, Forza Italia détient les affaires étrangères et la justice, tandis que Frères d'Italie conserve la présidence du Conseil, l'intérieur et l'économie. Enfin, Meloni a centralisé la décision au palais Chigi, limitant la place pour les querelles publiques.
Bilan économique : gestion prudente, faiblesses persistantes
Sur le plan économique, le gouvernement a poursuivi une ligne budgétaire prudente. Le budget 2025 visait un déficit de 4,3 % du PIB, contre 7,2 % en 2023, misant sur la retenue des dépenses plutôt que sur des hausses d'impôts. La dette publique s'est stabilisée autour de 137 % du PIB, encore la deuxième plus élevée de la zone euro après la Grèce. La croissance est restée atone : 0,7 % en 2024, 0,9 % en 2025, la Banque d'Italie prévoyant 1,0 % pour 2026. Le chômage a reculé à 6,5 %, un plus-bas historique, mais le chômage des jeunes dépasse encore 20 % et le taux d'activité des femmes accuse un retard de 15 points de pourcentage sur la moyenne de l'UE.
La mesure phare du gouvernement, l'extension de la « flat tax » aux travailleurs indépendants jusqu'à 85 000 €, coûte environ 2,3 milliards d'euros par an. Les critiques estiment qu'elle profite aux revenus les plus élevés et complexifie le code fiscal. Le revenu de citoyenneté (reddito di cittadinanza) a été remplacé en 2024 par une allocation d'inclusion plus ciblée, réduisant la couverture d'environ 400 000 foyers. Sur la scène européenne, Meloni a négocié une révision du Plan national de relance et de résilience (PNRR), obtenant 35 milliards d'euros en subventions et prêts conditionnés à des réformes de la justice, de la concurrence et de l'administration publique. L'exécution, cependant, prend du retard : en juin 2026, seulement 58 % des jalons pour la période 2024-2026 avaient été atteints, selon le tableau de bord de la relance de la Commission européenne.
Migration et UE : la confrontation comme stratégie
La migration a été la confrontation extérieure marquante du gouvernement. Le « protocole Albanie », signé en novembre 2023, a créé des centres de traitement à Shëngjin et Gjader pour les demandeurs d'asile interceptés en eaux italiennes. Les premiers transferts ont débuté en octobre 2024 ; en août 2026, moins de 1 200 personnes avaient été traitées, pour un coût estimé à 670 millions d'euros. La Cour européenne des droits de l'homme et la justice italienne ont soulevé des objections procédurales, et la Commission surveille le respect de la directive sur les procédures d'asile. Meloni a utilisé ces frictions pour dépeindre Bruxelles comme indifférente aux États de première ligne, un récit qui résonne en Italie mais l'isole dans les négociations du Conseil sur le nouveau pacte migration et asile.
Les relations avec le Parlement européen sont restées froides. Les élections européennes de 2024 ont donné 28,8 % des voix italiennes à Frères d'Italie, en faisant la plus grande délégation nationale au sein du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR). Meloni a tiré parti de ce poids pour obtenir la vice-présidence de la Commission pour Raffaele Fitto, chargé de la cohésion et des réformes. Pourtant, le gouvernement a voté contre des textes clés du Pacte vert, s'est opposé à la directive sur le devoir de vigilance des entreprises et a menacé de veto à la révision du budget à long terme de l'UE sauf protection des fonds de cohésion. Cette approche transactionnelle a rapporté des gains ciblés mais érodé le capital de sympathie au Berlaymont.
Le meeting de Bari et la route vers 2027
L'événement de vendredi à Bari était moins une célébration qu'un lancement de campagne. Des élections régionales sont attendues au printemps 2027 dans les Pouilles, la Campanie, la Toscane, la Vénétie et les Marches, et les législatives doivent se tenir au plus tard en octobre 2027. Le centre-gauche, conduit par le Parti démocrate d'Elly Schlein, tente une large alliance avec les Verts, l'Alliance gauche et un Mouvement 5 étoiles réformé sous Giuseppe Conte. Les sondages de juillet 2026 créditaient la coalition de centre-droit de 44-46 % contre 41-43 % pour le bloc progressiste, le reste se partageant entre formations centristes et radicales. L'écart est assez étroit pour que la participation et le choix des candidats dans les régions charnières, notamment le Latium, le Piémont et la Sicile, décident de l'issue.
Le discours de Meloni à Bari a insisté sur trois thèmes : la « souveraineté » en matière de migration et d'énergie, la « tradition » en politique familiale et éducative, et le « sérieux » dans les finances publiques. Elle a annoncé un nouveau « quota famille » pour les aides aux prêts immobiliers, une extension des chèques crèche et l'engagement de réduire d'un point supplémentaire la charge fiscale sur les bas salaires en 2027. Les chefs de la Ligue et de Forza Italia sont montés sur scène mais se sont exprimés brièvement, une chorégraphie qui soulignait la domination de Meloni. Salvini, dont le parti a glissé à 8-9 % dans les sondages nationaux, a besoin de victoires visibles sur l'autonomie et les infrastructures pour relancer sa marque. Tajani, à la tête de Forza Italia à 9-10 %, cherche à positionner son parti comme le garant modéré de la crédibilité européenne de l'alliance.
Vulnérabilités structurelles sous la surface
Longévité ne rime pas avec transformation. Le gouvernement n'a fait adopter aucune réforme constitutionnelle. Le très débattu renforcement du premier ministre, avec élection directe et prime de majorité, a été adopté en première lecture par la Chambre en mars 2025 mais s'est enlisé au Sénat, où la coalition ne dispose pas des deux tiers et où un référendum serait requis. La loi sur l'autonomie différenciée, portée par la Ligue, a été adoptée en juin 2024 mais fait face à des recours des régions et à un éventuel référendum abrogatif. La réforme de la justice, priorité de Forza Italia, a été diluée en un simple ajustement des procédures disciplinaires pour les magistrats.
La démographie aggrave l'inertie. La population italienne est tombée sous les 58 millions en 2025 ; le ratio de dépendance (plus de 65 ans sur population en âge de travailler) devrait atteindre 60 % en 2040. Le système des retraites, réformé en 2011 (Fornero) et retouché en 2023 (Quota 103), reste par répartition avec des engagements implicites excédant 400 % du PIB. Le gouvernement a évité une réforme structurelle des retraites, optant pour des fenêtres de départ anticipé ciblées qui alourdissent la dépense de 4 à 5 milliards d'euros par an. Les dépenses de santé, à 6,8 % du PIB, sont inférieures à la moyenne de l'OCDE, et les délais d'attente pour une consultation spécialisée atteignent en moyenne 120 jours dans le Sud.
Le défi fragmenté de l'opposition
La difficulté du centre-gauche ne se résume pas aux sondages. Le Parti démocrate (PD) sous Schlein a viré à gauche sur le travail et les droits civiques, alienant les électeurs modérés du Nord-Est. Le Mouvement 5 étoiles, après la restructuration de Conte en 2023, oscille à 11-12 %, contre 17 % en 2022, et peine à définir une identité distincte au-delà de l'opposition au gouvernement. L'Alliance Verts-Gauche (AVS) stagne à 4-5 %. Une liste commune ou un accord préélectoral exigerait des compromis sur le nucléaire, les dépenses de défense et la flexibilité du travail que les bases respectives refusent aujourd'hui. Le bloc centriste Action/Italia Viva, à 3-4 %, refuse toute alliance avec les 5 étoiles. Cette fragmentation pourrait offrir une majorité parlementaire au centre-droit même avec une simple pluralité des voix, selon la loi électorale en vigueur, actuellement le Rosatellum, un système mixte qui favorise les coalitions.
Personnalités mentionnées
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Silvio Berlusconi
Organisations
Italian Government · Brothers of Italy · League · Forza Italia