Les lunettes dotées d'intelligence artificielle de Meta, développées avec le fabricant de Ray-Ban EssilorLuxottica, sont passées du gadget de niche au produit grand public à une vitesse stupéfiante. L'entreprise a vendu environ 7 millions de paires l'an dernier, un bond par rapport aux 2 millions cumulées sur 2023 et 2024. Cette croissance s'est accompagnée d'une recrudescence parallèle des inquiétudes en Europe, où les politiciens, les régulateurs et les militants se demandent désormais si ces appareils, présentés comme un moyen pratique de prendre des photos, de filmer, de traduire du texte et d'appeler un assistant IA, sont compatibles avec les droits fondamentaux à la vie privée.

De la nouveauté au marché de masse

La génération actuelle de lunettes intelligentes remonte à l'expérimentation Google Glass de 2013, qui n'avait pas réussi à s'imposer. Le partenariat de Meta avec EssilorLuxottica a changé la donne : les montures ressemblent à des Ray-Ban ordinaires, le prix avoisine les 300 € et l'intégration avec Instagram et WhatsApp offre aux utilisateurs un usage social immédiat. Les analystes estiment que le marché de l'IA portable pourrait atteindre 50 milliards d'euros d'ici 2030, et Google, Snap et d'autres préparent des produits concurrents. Mais l'élan commercial a pris de vitesse le cadre réglementaire.

Enregistrement clandestin et l'étiquette de « lunettes de pervers »

La réaction hostile s'est cristallisée cet été après plusieurs incidents en Grande-Bretagne. Une fille de 17 ans a raconté à Channel 4 News qu'un homme l'avait abordée et avait secrètement enregistré leur interaction. L'affaire a alimenté un récit médiatique qui a qualifié ces appareils de « lunettes de pervers », une expression reprise aujourd'hui par des élus. Meta affirme avoir investi dans des garanties techniques, notamment une LED clignotante indiquant quand la caméra est active, et avoir poursuivi des entreprises proposant de désactiver ce voyant, forçant plusieurs d'entre elles à fermer. Les critiques estiment que la LED est trop petite pour être remarquée dans de nombreux contextes et que des contournements logiciels restent possibles.

Initiatives nationales : Oslo interdit, la Norvège légifère, la France observe

La Norvège a été la plus rapide. Les autorités éducatives d'Oslo ont interdit les lunettes dans les écoles cette semaine, et le gouvernement prépare une réglementation qui pourrait interdire les fonctionnalités de reconnaissance faciale dans les espaces publics. En France, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a appelé à la « vigilance », s'arrêtant avant l'interdiction mais signalant que la loi existante sur la protection des données sera appliquée avec rigueur. Le régulateur français a un précédent : en 2022, il a infligé une amende de 20 millions d'euros à Clearview AI pour avoir collecté des images faciales sans consentement, un signal que le traitement biométrique par des acteurs privés se heurte à une forte exigence.

Bruxelles hésite tandis que le Parlement fait pression

Au niveau de l'UE, la réponse a été prudente. La Commission européenne déclare que les autorités nationales de protection des données sont « responsables du suivi et de l'application » des règles relatives à la vie privée en vertu du règlement général sur la protection des données et du nouveau règlement sur l'IA. Elle a refusé de préciser quelles autres mesures elle pourrait prendre. La députée européenne slovaque Veronika Cifrova Ostrihonova a écrit à la Commission après les premiers cas d'enregistrement clandestin, pour savoir si les lunettes étaient conformes aux deux réglementations. « J'attends toujours une réponse », a-t-elle déclaré. Le Comité européen de la protection des données, organe indépendant, a commandé un rapport sur l'« acceptabilité sociale » des lunettes, attendu cet automne, qui éclairera les prochaines étapes du Parlement européen.

Pression transpartisane pour une interdiction

Au sein du Parlement, l'inquiétude transcende les groupes politiques. Le député européen maltais Alex Agius Saliba, membre du groupe de centre gauche Socialistes et Démocrates, n'y est pas allé par quatre chemins : « Pour moi, ce sont toujours des lunettes de pervers. Dans la situation actuelle, nous devrions définitivement opter pour une interdiction jusqu'à ce que leur sécurité soit prouvée. » Sa position reflète une inquiétude plus large : le cadre fondé sur les risques du règlement sur l'IA, qui classe l'identification biométrique en temps réel dans les espaces publics comme interdite, pourrait ne pas encore saisir la capacité d'enregistrement diffuse et permanente des lunettes intelligentes grand public.

La société civile s'organise

En dehors des institutions, les campagnes prennent de l'ampleur. Le designer suédois Mateusz Pozar a lancé le site « Ban Ray » plus tôt cette année, fournissant une signalétique pour les établissements et des autocollants après que sa compagne a été filmée par deux hommes portant ces appareils. « C'est un levier pour ouvrir une discussion sur la vie privée, les droits personnels, le contrôle de mes données », a-t-il expliqué. M. Pozar souligne également des rapports selon lesquels des modérateurs de contenu basés au Kenya ont examiné des images choquantes capturées par les lunettes IA de Meta, soulevant des questions sur la chaîne d'approvisionnement des données. En Grande-Bretagne et en Irlande, la campagne « Stop Smart Glasses », cofondée par l'enseignant Guy Holder, a recueilli plus de 9 100 signatures sur une pétition exigeant des détaillants qu'ils suspendent les ventes. À 10 000 signatures, le gouvernement britannique devra publier une réponse formelle.

Pour l'heure, les lunettes restent en vente sur tout le continent. La prochaine conférence téléphonique sur les résultats trimestriels de Meta, prévue pour fin octobre, révélera si la controverse a entamé la demande ou si les correctifs techniques de l'entreprise ont rassuré les acheteurs. La question plus vaste, à savoir si l'Europe peut imposer la protection de la vie privée dès la conception à une catégorie de produits conçue pour être invisible, reste sans réponse.

Personnalités mentionnées

  • Veronika Cifrova Ostrihonova

    Member of the European Parliament, European Parliament

  • Alex Agius Saliba

    Member of the European Parliament, European Parliament

  • Mateusz Pozar

    Designer and founder of Ban Ray, Ban Ray

  • Guy Holder

    Teacher and campaign founder, Stop Smart Glasses

Organisations

Meta · European Commission · European Parliament · European Data Protection Board · EssilorLuxottica · Norway Ministry of Education