Le projet de l'Europe de faire payer aux fabricants de produits pharmaceutiques et cosmétiques la majeure partie du traitement avancé des eaux usées a heurté un obstacle juridique sérieux. Le 7 septembre, l'avocate générale Juliane Kokott de la Cour de justice de l'Union européenne a conseillé à la Cour d'annuler la disposition qui attribue au moins 80 % des coûts supplémentaires d'élimination des micropolluants à ces deux secteurs. Son avis, bien que non contraignant, révèle de profondes faiblesses méthodologiques dans la législation et injecte une nouvelle incertitude dans un régime dont les premiers paiements sont à peine dans deux ans.
La règle contestée de partage des coûts
Les dispositions litigieuses figurent dans la directive révisée sur le traitement des eaux résiduaires urbaines, entrée en vigueur plus tôt cette année. Elles instaurent un système de responsabilité élargie du producteur (REP) obligeant les fabricants de médicaments et de cosmétiques à financer au moins les quatre cinquièmes des étapes de traitement supplémentaires nécessaires pour éliminer les micropolluants, résidus de principes actifs pharmaceutiques, substances chimiques de produits de soin et substances similaires, des eaux usées urbaines avant leur rejet. La part restante incomberait aux contribuables et aux usagers de l'eau. Les contributions deviennent exigibles en 2029, mais seront calculées sur les volumes de vente enregistrés en 2028, ce qui signifie que les entreprises intègrent déjà les charges attendues dans leurs décisions de production et d'approvisionnement.
Pourquoi l'avocate générale s'oppose
L'avis de Kokott, rendu après le recours de la Pologne contre la directive, porte sur la base de preuves utilisée pour justifier la répartition à 80 %. Elle a constaté que l'étude d'impact de la Commission reposait sur une méthodologie de « charge toxique » présentant des lacunes significatives. Les données pour plusieurs substances pharmaceutiques étaient incomplètes ou peu fiables, et l'analyse ne prenait pas correctement en compte d'autres sources potentielles de micropolluants, produits chimiques industriels, ruissellement agricole ou produits ménagers, qui parviennent également aux égouts. Sans une quantification crédible de la contribution de chaque secteur, l'allocation fixe à 80 % manque de fondement solide, a-t-elle conclu.
L'avocate générale a également mis en cause la proportionnalité de faire supporter à deux secteurs l'essentiel des coûts alors que le profil de pollution est plus diffus. Sa recommandation est que les articles concernés soient abrogés, laissant à la Cour le soin de décider si le reste de la directive peut subsister sans eux.
Réaction de l'industrie : pause et réécriture
Les organisations professionnelles pharmaceutiques ont salué l'avis comme une validation de leurs critiques de longue date. Steffen Saltofte, qui dirige Medicines for Europe et le fabricant de génériques Zentiva, a soutenu que l'eau propre et les médicaments essentiels sont deux biens publics et que l'Europe ne devrait pas sacrifier l'un pour l'autre. Il a appelé à une pause immédiate de la mise en œuvre et à un examen approfondi pour garantir que la protection de l'environnement ne crée pas de risques évitables pour la disponibilité des médicaments.
La Fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques (EFPIA) a fait écho à cette position. Sa directrice générale Nathalie Moll a déclaré que la fédération soutient le principe pollueur-payeur mais insiste pour que la répartition des coûts reflète la responsabilité réelle. Elle a exhorté la Commission à suspendre la directive le temps qu'une nouvelle étude d'impact transparente identifie toutes les sources pertinentes de micropollution. Adrian van den Hoven, directeur général de Medicines for Europe, a averti que la charge de coûts imminente pourrait pousser les entreprises à abandonner certains médicaments, réduire leurs approvisionnements sur les marchés européens ou réorienter leurs investissements ailleurs.
Ce que montrent les chiffres
Les propres chiffres de la Commission situent le coût annuel des mises à niveau du traitement avancé entre 1,48 et 1,8 milliard d'euros d'ici à 2045. Les groupes industriels affirment que les estimations préparées par certaines autorités nationales sont sensiblement plus élevées. Comme les frais REP seront basés sur les ventes de 2028, les fabricants font face à un choc de trésorerie et de modèles de prix à court terme, bien avant que l'infrastructure ne soit pleinement opérationnelle. Ce calendrier est au cœur de l'argument de l'industrie selon lequel le régime fausse les décisions d'investissement avant même que sa base juridique ne soit réglée.
Position de la Commission et le recours polonais
La Commission a jusqu'ici résisté à la réouverture du dossier. Encore en mars, elle a rejeté les appels à une révision législative, maintenant que les producteurs doivent payer pour la pollution liée à leurs produits plutôt que de laisser la facture à la collectivité. Le recours de la Pologne, soutenu par plusieurs autres capitales, arguait que la répartition des coûts était arbitraire et disproportionnée. L'accord de l'avocate générale avec Varsovie sur les failles méthodologiques donne un poids substantiel au recours, bien que la Cour se soit déjà écartée des avis de ses conseillers par le passé.
Prochaines étapes et questions ouvertes
La Cour de justice va maintenant délibérer, avec un arrêt définitif attendu au début de 2027. D'ici là, la directive reste en vigueur. La Commission fait face à un choix : attendre l'arrêt et risquer une pagaille si les dispositions tombent, ou proposer un amendement ciblé qui comble les lacunes méthodologiques tout en préservant le principe pollueur-payeur. Les États membres, quant à eux, doivent décider s'ils poursuivent les mesures de transposition nationale qui pourraient devenir obsolètes. Pour les fabricants, la référence aux ventes de 2028 signifie que l'horloge tourne déjà sur des décisions commerciales que la Cour pourrait encore renverser.
Personnalités mentionnées
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Juliane Kokott
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Steffen Saltofte
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Nathalie Moll
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Adrian van den Hoven
Organisations
Court of Justice of the European Union · European Commission · Medicines for Europe · European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations · Zentiva