La Commission européenne a publié un projet de règlement qui réécrirait les règles régissant la manière dont les autorités nationales, régionales et locales dépensent environ 2 600 milliards d'euros chaque année en biens, services et travaux. La proposition, dévoilée mercredi, ne va pas jusqu'à imposer des quotas « acheter européen », mais introduit des pondérations de qualité obligatoires conçues pour offrir aux acheteurs publics une meilleure sécurité juridique lorsqu'ils choisissent des fournisseurs européens plutôt que des concurrents moins chers provenant de pays n'offrant pas d'accès réciproque au marché.
L'ampleur du levier
Les marchés publics représentent environ 15 % du produit intérieur brut de l'UE, un chiffre que la Commission considère depuis longtemps comme un instrument politique sous-utilisé. Washington et Pékin utilisent tous deux leurs budgets de commande publique pour soutenir leurs champions nationaux. Bruxelles veut désormais bénéficier de la même liberté d'action sans enfreindre les obligations internationales de l'Union. Le règlement fusionne trois directives existantes en un texte unique, une simplification que la Commission affiche comme permettant de réduire la charge administrative tout en offrant aux acheteurs une meilleure sécurité juridique.
Les seuils de qualité remplacent la logique du prix le plus bas
Le changement le plus concret est l'exigence faite aux pouvoirs adjudicateurs d'affecter au moins 30 % de la note d'évaluation aux critères de qualité, de performance environnementale, de normes sociales et de résilience de la chaîne d'approvisionnement, plutôt qu'au seul prix. Pour les contrats intensifs en main-d'œuvre tels que le nettoyage, la restauration ou les services de soins, le seuil de qualité passe à 50 %. Les autorités qui souhaitent s'en écarter doivent publier une justification. L'objectif, selon les responsables, est de mettre fin à l'attribution automatique des contrats au moins-disant lorsque celui-ci sous-enchérit par rapport aux entreprises européennes en raison de normes sociales ou environnementales moins strictes.
La Chine dans le viseur
Bien que le texte ne nomme jamais la Chine, l'inquiétude qui motive cette réforme est manifeste. Bruxelles a vu des entreprises chinoises soutenues par l'État s'étendre sur les marchés européens des transports et des infrastructures, souvent en pratiquant des prix inférieurs à ceux des concurrents européens. En avril, la Commission a interdit à un fabricant chinois de matériel roulant de rejoindre un consortium pour une nouvelle ligne de métro à Lisbonne, après qu'une enquête a conclu que l'entreprise bénéficiait de subventions publiques lui conférant un « avantage concurrentiel injuste ». Une enquête distincte sur Nuctech, un fournisseur chinois de scanners de sécurité pour les aéroports et les ports européens, reste ouverte. Les responsables de l'UE soupçonnent là aussi l'existence de subventions et d'avantages fiscaux.
La Chine n'est pas signataire de l'Accord sur les marchés publics de l'Organisation mondiale du commerce, qui engage ses 22 parties, dont l'UE, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada et le Japon, à accorder un accès non discriminatoire à leurs marchés publics respectifs. Cette absence confère à l'UE une base juridique pour restreindre ou rejeter les offres chinoises au titre du nouveau règlement, ce que Séjourné a explicité : les acheteurs peuvent « restreindre ou rejeter les offres de pays qui n'ont pas d'accord sur les marchés publics ou qui ne respectent pas les règles contraignantes en matière de marchés publics au niveau international ».
Responsabilité politique des choix d'achat
Séjourné, un proche allié du président français Emmanuel Macron, a présenté la réforme comme une avancée démocratique. Il souhaite que les élus locaux, les maires et les assemblées régionales rendent des comptes aux électeurs lorsqu'ils choisissent un fournisseur étranger plutôt qu'un fournisseur européen. « Ce ne sera pas la faute de la Commission européenne si les acheteurs préfèrent des bus chinois à des bus européens, car dans le [projet de règlement], il y a toutes les possibilités de donner la préférence aux bus européens », a-t-il déclaré aux journalistes. Un outil en ligne permettra aux acheteurs de vérifier quels sont les pays couverts par les accords de libre-échange ou les accords sur les marchés publics de l'UE, rendant la situation juridique transparente au moment de la conception de l'appel d'offres.
La question britannique
Les ministres britanniques ont observé avec inquiétude l'agenda « Acheter européen », craignant d'être exclus d'un marché auquel leurs entreprises ont longtemps eu accès. La Commission insiste sur le fait que l'accord de commerce et de coopération préserve les droits réciproques en matière de marchés publics. « Il ne devrait y avoir aucune difficulté pour le Royaume-Uni », a déclaré Séjourné, en soulignant l'appartenance commune des deux parties à l'AMP de l'OMC. L'outil de vérification des pays prévu par le règlement confirmera la couverture du Royaume-Uni au même titre que celle des autres parties à l'AMP.
Une voie parallèle pour les technologies propres
Le règlement sur les marchés publics n'est pas le seul instrument. Séjourné pilote également l'Acte pour l'accélération industrielle, qui introduirait des exigences « made in Europe » pour les achats publics d'équipements d'énergie renouvelable et de véhicules électriques. Ce projet de loi, encore au début des négociations, marque une rupture plus marquée avec l'orthodoxie du marché ouvert que le texte sur les marchés publics. Les deux dossiers doivent être adoptés par le Parlement européen et le Conseil de l'UE, où les États membres aux industries dépendant des exportations, comme l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Irlande, se sont historiquement opposés aux mesures protectionnistes.
Personnalités mentionnées
Organisations
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