Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a profité de la conférence des ambassadeurs à Berlin, jeudi, pour lancer un avertissement sans appel : le centre démocratique doit expliquer avec davantage de force ses engagements internationaux, sous peine de voir se répéter le scénario des années 1930. Son intervention survient trois jours après que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) a raflé 43,8 % des suffrages en Saxe-Anhalt, multipliant par plus de deux son score de 2021 et reléguant les chrétiens-démocrates du chancelier Friedrich Merz à une lointaine deuxième place avec 17,2 %.

Un résultat historique qui redessine le débat intérieur

La performance de l'AfD ne constitue pas seulement un record pour le parti : il s'agit du plus fort score jamais réalisé par une formation politique dans un État allemand depuis la réunification. Ulrich Siegmund, tête de liste du parti, a bâti sa campagne sur une arithmétique simple : chaque euro dépensé à l'étranger est un euro refusé aux retraités, aux patients et aux infrastructures allemands. Il a déclaré à la chaîne régionale MDR que « chaque minute, 20 000 euros vont en Ukraine. C'est autant d'argent qui nous manque ». Ce message a trouvé un écho dans un État où les revenus moyens sont inférieurs à la médiane nationale et où les services publics sont sous tension depuis des années.

Wadephul n'a pas balayé ce sentiment. Il a reconnu que le scepticisme à l'égard de l'OTAN et de l'aide à l'Ukraine était devenu « visible et tangible » lors des récentes élections régionales. Il a cependant soutenu que le repli ne serait pas la bonne réponse. « La voie à suivre n'est pas de se dérober face aux engagements de l'Allemagne, mais de mieux expliquer pourquoi ils sont importants », a-t-il déclaré. Le ministre a formulé ce choix dans des termes historiques qui revêtent un poids particulier dans la politique allemande : « L'Allemagne sait, par l'exemple de la République de Weimar, ce qui peut se passer si les démocrates ne sont pas prêts à défendre leur système. Nous devons montrer que nous avons retenu la leçon. »

Des canons ou du beurre : le slogan se traduit en chiffres

Le débat sur l'arbitrage entre canons et beurre n'est plus abstrait. Selon les calculs de l'Institut de l'économie mondiale de Kiel, l'Allemagne devrait dépenser environ 140 milliards d'euros pour la défense l'année prochaine, un montant qui frôle les 145 milliards d'euros de contribution fédérale au système de retraites. En 2022, en revanche, les dépenses militaires s'élevaient à environ 50 milliards d'euros, contre 115 milliards pour les retraites. Le triplement du budget de la défense en cinq ans traduit le tournant (Zeitenwende) annoncé après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, mais il crée aussi une pression budgétaire que l'AfD exploite avec précision.

C'est dans ce contexte que la coalition de Merz négocie actuellement le budget 2027. Le chancelier a insisté sur le respect de la règle d'équilibre budgétaire (Schuldenbremse), ce qui signifie soit une hausse des impôts, soit une baisse des autres dépenses, soit l'objectif militaire manqué. Chaque option comporte des risques politiques. La poussée de l'AfD suggère qu'une part croissante de l'électorat rejette l'idée même que l'augmentation des dépenses militaires serve la sécurité de l'Allemagne.

Le chef de l'OTAN minimise le risque politique

Mark Rutte, qui s'exprimait lors de la même conférence des ambassadeurs, a appuyé le message plus large de Wadephul, mais a refusé de considérer la montée de l'AfD comme une crise pour l'alliance. « L'OTAN travaillerait avec ceux qui sont élus », a-t-il déclaré, ajoutant n'avoir « aucun doute que l'alliance restera très forte ». Le pragmatisme de Rutte reflète une réalité structurelle : l'OTAN fonctionne par consensus, et un gouvernement allemand qui inclurait l'AfD, une hypothèse actuellement peu probable au vu du cordon sanitaire maintenu par les autres partis, serait toujours tenu par des obligations découlant du traité, difficiles à renier.

La confiance du secrétaire général pourrait toutefois sous-estimer les frictions diplomatiques. Une politique étrangère allemande qui remettrait en question la valeur de la dissuasion sur le flanc est ou qui retarderait les livraisons de munitions affaiblirait la confiance des membres orientaux de l'OTAN, indépendamment du respect formel du traité. La référence de Wadephul à Weimar visait autant la complaisance intérieure que l'extrême droite : l'argument est que l'érosion démocratique commence par l'incapacité à défendre les propres engagements du système.

L'analogie avec Weimar et ses limites

L'invocation de Weimar est un procédé rhétorique au long passé dans la République fédérale. Chaque génération de dirigeants allemands a appris que la mort de la République n'est pas survenue à la suite d'un coup d'État unique, mais de l'abandon progressif des normes démocratiques par des partis qui se considéraient comme modérés. La version de Wadephul se concentre sur le devoir des démocrates de défendre activement le système. Les critiques pourraient faire valoir que l'AfD recueille actuellement environ 20 % d'intentions de vote au niveau national, et non les 43,8 % atteints en Saxe-Anhalt, et que le cordon sanitaire contre toute coopération reste intact à Berlin. Mais ce résultat régional ne peut être écarté comme une simple protestation locale : la démographie de la Saxe-Anhalt, plus âgée, plus pauvre et plus rurale, ressemble à celle de régions d'Allemagne de l'Est qui auront leur importance lors des prochaines élections fédérales.

Les négociations budgétaires, prochain point d'achoppement

Le défi immédiat de la coalition est d'ordre mathématique. Pour atteindre l'objectif de l'OTAN de 2 % du PIB pour la défense tout en maintenant la règle d'équilibre budgétaire, le gouvernement doit dégager environ 30 milliards d'euros d'économies ou de nouvelles recettes. Le système de retraites, qui absorbe déjà 145 milliards d'euros de fonds fédéraux, est politiquement intouchable pour la CDU et ses probables partenaires de coalition. Les dépenses de santé et de soins de longue durée augmentent structurellement. Ne reste donc comme variable que les dépenses discrétionnaires : éducation, recherche, transition climatique, aide au développement. L'AfD présentera chaque coupe dans ces domaines comme la preuve que l'establishment privilégie Kiev à Cologne.

Le discours de Wadephul constituait, en réalité, une tentative de devancer ce récit. En évoquant Weimar, il a signalé que le gouvernement comprenait que les enjeux ne sont pas seulement budgétaires, mais constitutionnels. Savoir si cet argument touche les électeurs qui ont soutenu Siegmund est une autre question. Les sympathisants de l'AfD ont tendance à se méfier des médias traditionnels et des messages institutionnels ; ils perçoivent « Weimar » comme une insulte, non comme un avertissement.

Un test de volonté politique

L'appel du ministre des Affaires étrangères aux ambassadeurs s'adressait également à ses collègues du cabinet. Le budget 2027 doit être finalisé d'ici l'automne. Si la coalition ne parvient pas à s'entendre sur un ensemble de mesures finançant la défense sans sacrifier visiblement les priorités nationales, l'argument de l'AfD, selon lequel la classe politique sert d'abord des intérêts étrangers, gagnera encore du terrain. L'avertissement de Wadephul sur Weimar implique que la défense de la démocratie inclut la défense des choix budgétaires qui la soutiennent. Les prochains mois montreront si le centre parviendra à imposer cette vision.

Personnalités mentionnées

Organisations

German Federal Foreign Office · Alternative for Germany · Christian Democratic Union · NATO · Kiel Institute for the World Economy