Washington passe de la rhétorique à l'action commerciale formelle contre le cadre réglementaire numérique de l'Union européenne. L'administration Trump a annoncé son intention d'ouvrir une enquête Section 301 pour déterminer si le Digital Markets Act et le projet de Space Act de l'UE constituent des pratiques commerciales discriminatoires désavantageant les entreprises technologiques américaines. Cette enquête, confirmée par le Bureau du représentant américain au commerce, marque l'escalade la plus importante à ce jour dans un différend transatlantique qui couve depuis l'entrée en vigueur du DMA en 2023.

Le Digital Markets Act dans le collimateur de Washington

Le DMA, que la Commission européenne présente comme une mesure de protection de la concurrence et des consommateurs, a désigné sept gardiens d'accès à ce jour. Cinq sont américains : Alphabet, Amazon, Apple, Meta et Microsoft. Depuis le début de son application, la Commission a infligé 1,59 milliard d'euros d'amendes aux entreprises américaines au seul titre du DMA, dont une pénalité de 890 millions d'euros à Google en juillet 2026 pour non-respect des exigences d'interopérabilité et d'auto-préférence. Ces amendes s'ajoutent à des milliards d'euros d'autres décisions antitrust contre ces mêmes entreprises s'étalant sur plus d'une décennie.

À Bruxelles, cette législation est présentée comme un outil visant à garantir l'équité des marchés numériques et à renforcer la souveraineté numérique européenne. Les responsables de la Commission font valoir que les seuils, une capitalisation boursière supérieure à 75 milliards d'euros, un chiffre d'affaires annuel dans l'UE supérieur à 7,5 milliards d'euros, et 45 millions d'utilisateurs actifs mensuels, sont objectifs et s'appliquent sans distinction de nationalité. Mais à Washington, l'impact disproportionné sur les entreprises américaines est perçu comme la preuve d'une intention discriminatoire. La Chambre de commerce des États-Unis a calculé que les coûts de conformité pour les cinq gardiens d'accès américains dépassent 2,3 milliards d'euros par an, un chiffre que la Commission conteste.

Les dispositions du Space Act suscitent les objections du Département d'État

Le projet de Space Act de l'UE, actuellement en cours d'examen au Parlement européen et au Conseil, a ouvert un deuxième front dans le différend. Le texte initial de la Commission crée une catégorie de « giga-constellation » à partir de 1 000 satellites, un seuil qui engloberait la constellation Starlink de SpaceX, qui dépasse désormais 6 000 satellites opérationnels, alors qu'aucun opérateur européen n'atteint actuellement cette échelle. L'avant-projet incluait également des normes de réflectivité que les analystes du secteur estiment particulièrement pénalisantes pour les opérateurs volant à basse altitude afin de fournir du haut débit à faible latence, un marché dominé par les entreprises américaines.

Le Département d'État américain, SpaceX et la Chambre de commerce des États-Unis ont tous soumis des objections formelles durant la période de consultation. Dans un document consulté par cette rédaction, le Département d'État a averti que certaines parties de la loi "pourraient créer des barrières non tarifaires et imposer des charges réglementaires inacceptables aux entreprises américaines". La commission de l'industrie du Parlement européen a depuis proposé des amendements relevant le seuil et assouplissant les exigences en matière de réflectivité, mais le texte final reste en négociation entre le Parlement et le Conseil.

Une riposte américaine coordonnée

L'annonce de l'enquête Section 301 n'est pas isolée. Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, la deuxième administration Trump a nommé une équipe qui considère la réglementation numérique de l'UE comme une menace stratégique pour la suprématie technologique américaine. Le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, et l'ambassadeur de l'USTR, Jamieson Greer, ont placé le DMA et le Space Act au centre des discussions commerciales avec Bruxelles, précisant que l'allègement des droits de douane dans d'autres secteurs, dont l'acier, l'aluminium et les produits agricoles, dépend de progrès sur les règles numériques.

Andrew Puzder, ambassadeur des États-Unis auprès de l'UE, transmet ce message directement à Bruxelles depuis la présentation de ses lettres de créance en mars. Michael Kratsios, qui a été directeur américain de la technologie lors du premier mandat de Trump et occupe désormais le poste de conseiller scientifique à la Maison Blanche, a formulé l'argument central de l'administration : des règles rédigées pour paraître neutres mais dont les contraintes pratiques pèsent de manière écrasante sur les entreprises américaines constituent un acte hostile à l'égard du commerce américain, et non une réglementation légitime.

La dimension chinoise

À la base de la position américaine se trouve un calcul géopolitique qui dépasse les intérêts commerciaux. Le plan d'action pour l'IA de la Maison Blanche, publié en février 2026, repose explicitement sur la réduction des frictions réglementaires afin que les entreprises américaines puissent conserver leur avance en intelligence artificielle. Washington argue que chaque mois passé par les entreprises américaines à se conformer au DMA, à redessiner des systèmes d'exploitation, à ouvrir des interfaces propriétaires et à partager des données d'entraînement, est un mois gagné par les concurrents chinois.

Cet argument s'est illustré de manière éclatante en juillet, lorsque la Commission a ordonné à Google de fournir un meilleur accès aux fonctionnalités d'Android aux services d'IA concurrents et a rendu les chatbots d'IA dotés de fonctions de recherche éligibles pour recevoir les données de Google Search. La décision a effectivement soumis les assistants américains d'IA dotés de capacités de recherche aux mêmes règles que celles régissant les moteurs de recherche traditionnels. Les critiques à Washington estiment que cela dépouille les protections de la propriété intellectuelle qui ont rendu l'innovation commercialement viable. La Commission rétorque que ce remède répond à un risque avéré d'exploitation d'une position dominante dans la recherche pour le marché adjacent de l'IA.

Le contre-récit européen

Bruxelles rejette l'accusation de discrimination. Les responsables de la Commission font valoir que les seuils du DMA ont été conçus pour cibler les entreprises disposant d'un pouvoir de marché établi, quelle que soit leur origine, et que des entreprises européennes telles que Spotify et Deutsche Telekom figurent parmi les plaignants les plus virulents contre les pratiques des gardiens d'accès. Ils soulignent également que le Space Act s'applique à tout opérateur vendant des services sur le marché de l'UE et que le seuil de 1 000 satellites reflète une véritable lacune réglementaire : aucun cadre international existant ne régit les méga-constellations de cette envergure.

Les diplomates européens font valoir que la caractérisation américaine ignore la mesure dans laquelle les plateformes américaines ont façonné les marchés numériques mondiaux à leur avantage, et que le DMA représente une tentative tardive de restaurer la contestabilité. Ils évoquent également les 10 milliards d'euros de revenus annuels générés en Europe par les cinq gardiens d'accès américains, des revenus qui, selon eux, impliquent l'obligation de se conformer à des règles démocratiquement adoptées.

Mécanique et calendrier de la Section 301

L'article 301 du Trade Act de 1974 confère à l'USTR de larges pouvoirs pour enquêter et riposter contre les pratiques commerciales étrangères qui entravent ou restreignent le commerce américain. Le processus commence généralement par un avis formel au Federal Register, suivi d'une période de commentaire public et d'audiences. Si l'USTR constate des pratiques passibles de mesures, il peut imposer des droits de douane ou d'autres restrictions commerciales. Lors du premier mandat de Trump, la Section 301 a été utilisée pour contester les taxes sur les services numériques en France, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni, aboutissant à la suspension des menaces de droits de douane après que ces pays ont accepté de retirer leurs mesures dans l'attente d'un accord de l'OCDE.

L'enquête actuelle devrait être officiellement annoncée dans les semaines à venir. L'USTR n'a pas précisé s'il ciblerait le DMA, le Space Act, ou les deux. Les sources industrielles à Bruxelles s'attendent à ce que l'avis initial soit large, couvrant non seulement les deux réglementations phares, mais aussi le Digital Services Act, les dispositions extraterritoriales de l'AI Act et les mises en œuvre nationales du cadre de gouvernance des données de l'UE. L'enquête pourrait prendre de 12 à 18 mois pour aboutir, bien que l'administration ait signalé qu'elle pourrait avancer plus rapidement compte tenu du calendrier de la compétition en matière d'IA.

Personnalités mentionnées

  • Howard Lutnick

    US Secretary of Commerce, US Department of Commerce

  • Jamieson Greer

    US Trade Representative, Office of the US Trade Representative

  • Andrew Puzder

    US Ambassador to the European Union, US Mission to the EU

  • Michael Kratsios

    White House Science Advisor, Office of Science and Technology Policy

  • Juan Andres Caro

    Senior Fellow, America First Policy Institute

Organisations

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