Le Maroc est passé d'une rhétorique ambitieuse à des chiffres concrets dans sa volonté de devenir un fournisseur principal d'hydrogène vert pour l'Europe. Un rapport publié cette semaine par Mordor Intelligence situe les prix des enchères solaires à l'échelle des services publics du royaume en dessous de trois cents par kilowattheure, un niveau atteint sur le continent uniquement par l'Égypte en 2025. Cet avantage de coût soutient un portefeuille d'investissements de 32,5 milliards de dollars conçu pour produire jusqu'à trois millions de tonnes d'hydrogène par an, en ciblant explicitement les acheteurs européens.
L'économie solaire étaye le dossier de l'hydrogène
La compétitivité du solaire marocain n'est pas un accident récent. Des années d'enchères structurées dans le cadre du programme Noor, combinées à un ensoleillement exceptionnel et des terres disponibles, ont fait baisser les prix sur une courbe que de nombreux producteurs européens peinent encore à égaler. Lorsque le coût actualisé de l'électricité se situe en dessous de 0,03 dollar par kWh, l'économie de l'électrolyse bascule de manière décisive. L'hydrogène vert produit à ce coût d'intrant peut approcher la parité avec l'hydrogène gris dérivé du gaz naturel, en particulier une fois prise en compte la tarification du carbone en Europe.
Le rapport prévoit que la capacité photovoltaïque solaire africaine augmentera à un rythme annuel de 27,84 % entre 2026 et 2031, la croissance la plus rapide de toutes les technologies renouvelables sur le continent. La capacité renouvelable totale installée devrait plus que doubler, passant de 86,95 gigawatts à 179,66 GW. La part du Maroc dans cette expansion repose sur deux méga-complexes : Noor Midelt, qui combine énergie solaire photovoltaïque et solaire concentré, et le projet éolien de l'Atlantique, qui alimentera directement les électrolyseurs avec la production éolienne.
Des développeurs internationaux déjà bien implantés
La présence d'ACWA Power, Masdar, ENGIE et Enel Green Power dans plusieurs projets marocains indique que le dossier d'investissement a dépassé les évaluations du risque souverain pour atteindre des contrats d'achat d'électricité bancables. Ces développeurs apportent non seulement des capitaux, mais aussi des relations au sein de la chaîne d'approvisionnement et une expérience opérationnelle tirée de projets dans le Golfe, le sud de l'Europe et l'Amérique latine. Leur implication réduit l'écart de perception qui retarde souvent le financement sur les marchés émergents.
Pour les services publics et les acheteurs industriels européens, l'offre marocaine est de plus en plus concrète. Le corridor méditerranéen, les câbles sous-marins, la reconversion des gazoducs et les infrastructures portuaires de Tanger Med sont évalués par un consortium qui comprend des opérateurs européens de transport. Si la liaison physique se concrétise, le Maroc pourrait fournir de l'hydrogène à un coût rendu compétitif par rapport à la production européenne intérieure, en particulier dans les États membres du sud où la demande industrielle se concentre.
La logique d'exportation et ses limites
La stratégie du Maroc repose sur un avantage comparatif évident : un soleil, du vent et des espaces abondants, combinés à la proximité avec l'Europe. L'accord de libre-échange du royaume avec l'UE et son alignement sur la dimension externe du Pacte vert européen fournissent un cadre politique que d'autres prétendants africains à l'hydrogène, comme la Namibie, la Mauritanie et l'Égypte, négocient encore. Cependant, le chiffre de 32,5 milliards de dollars, bien qu'important, ne couvre que la production renouvelable et la capacité d'électrolyse. Il n'inclut pas les infrastructures intermédiaires : les gazoducs, la compression et l'expédition, nécessaires pour acheminer trois millions de tonnes par an vers les ports européens.
La convertibilité des devises reste une préoccupation structurelle. Le dirham n'est pas entièrement convertible, et les investisseurs étrangers exigent généralement des flux de revenus en devises fortes garantis par des mécanismes de soutien souverains ou multilatéraux. Le rapport signale ce risque comme transversal pour les marchés renouvelables africains, aux côtés des contraintes de réseau et du délestage. Dans le cas du Maroc, l'opérateur national du réseau ONEE a commencé à renforcer l'épine dorsale à haute tension, mais le rythme de ce renforcement doit correspondre à la production combinée de Noor Midelt et du complexe éolien de l'Atlantique si l'on veut éviter le délestage.
La concurrence en Afrique s'intensifie
Le parc solaire de Benban en Égypte démontre déjà que les tarifs inférieurs à trois cents sont reproductibles. Le projet Tsau //Khaeb en Namibie, soutenu par la finance de développement allemande, vise les exportations d'hydrogène via le port de Lüderitz. Le projet AMAN en Mauritanie, mené par CWP Global, vise dix gigawatts d'énergie éolienne et solaire combinées. Le programme renouvelable de l'Afrique du Sud, bien qu'entravé par les limites du réseau d'Eskom, continue d'attirer des capitaux privés. Chaque pays cherche à séduire le même bassin de demande européen, et le premier à fournir des molécules vertes certifiées à grande échelle établira la référence de prix.
L'analyse de Mordor Intelligence note que l'expansion des mini-réseaux en Afrique subsaharienne est un autre vecteur de croissance, mais qu'elle dessert un marché différent : l'électrification rurale et l'autosuffisance industrielle, plutôt que l'exportation. L'attention du Maroc reste fermement concentrée sur le corridor d'exportation, un choix stratégique qui concentre les risques, mais aussi l'attention politique et le soutien diplomatique.
De la stratégie à la construction sur le terrain
Les dix-huit prochains mois testeront si les prix des enchères se traduisent par des décisions d'investissement finales. La clôture financière de la première phase de la capacité dédiée à l'hydrogène de Noor Midelt est attendue avant la fin de 2026. Le complexe éolien de l'Atlantique, plus grand et plus complexe en raison de sa composante offshore, a un calendrier plus tardif. Les acheteurs européens ont signé des protocoles d'accord, mais des contrats d'achat contraignants avec des prix planchers et des engagements de volume sont encore en cours de négociation.
Pour les décideurs européens, le cas marocain illustre à la fois l'opportunité et les frictions liées à l'externalisation d'une partie de la transition énergétique du continent. La ressource solaire est réelle, les développeurs sont crédibles et la géographie est favorable. Ce qui reste à prouver, c'est si les infrastructures réglementaires, financières et physiques peuvent être construites à un rythme compatible avec les objectifs européens de 2030. Le prochain cycle d'enchères européennes sur l'hydrogène, prévu dans le cadre du mécanisme de la Banque de l'hydrogène, révélera si les projets marocains peuvent franchir le seuil de prix sans subvention continue.
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