La Banque centrale européenne a relevé son taux de dépôt d'un quart de point à 2,5 % jeudi, une mesure déjà pleinement intégrée par les investisseurs. Ce qui a déstabilisé les marchés, c'est le ton. La BCE a clairement indiqué que la nouvelle escalade entre les États-Unis et l'Iran autour du détroit d'Ormuz se répercute sur les coûts de l'énergie, et que ceux-ci se propagent à l'économie au sens large.
Le Brent a dépassé 105 $ le baril, en hausse de plus de 4 % en une nuit. Les prix du gaz britannique ont grimpé au-dessus de 205 pence le thermie, un plus haut depuis décembre 2022. Le prix de gros du gaz néerlandais, référence européenne, a franchi 80 € le mégawattheure pour la première fois depuis janvier 2023, s'échangeant à 82,56 €/MWh.
Une hausse de taux qui n'a surpris personne
La hausse, de 2,25 % à 2,5 %, était universellement attendue. La BCE a également légèrement relevé sa prévision de croissance pour la zone euro en 2026, de 0,8 % à 0,9 %, et table désormais sur une inflation moyenne de 3 % cette année.
La révision de croissance est marginale. Le chiffre de l'inflation importe davantage : 3 % est bien au-dessus de l'objectif de 2 % de la BCE, et la banque n'anticipe plus un retour de l'inflation globale à la cible avant la fin 2027. C'est un horizon lointain pour une institution qui a passé une grande partie de 2024 et 2025 à affirmer que les pressions sur les prix étaient transitoires.
Christine Lagarde, présidente de la BCE, a déclaré : "Headline inflation is expected to return to around target towards the end of 2027, supported by the effects of higher interest rates." Elle a ajouté que la banque "continue to monitor closely the size and persistence of the energy price increase and how it feeds through to price and wage-setting, inflation expectations and overall economic dynamics."
Le mot « persistance » est celui qui compte. La BCE ne considère plus le choc énergétique comme passager. Elle signale aux marchés qu'elle anticipe une répercussion des coûts du carburant et du chauffage sur les transports, l'alimentation et les revendications salariales, et qu'elle est prête à maintenir des taux élevés pour l'éviter. La déclaration complète et l'analyse qui l'accompagne sont disponibles sur la page de presse de la BCE.
Les marchés obligataires sous tension
Les coûts d'emprunt des États ont bondi en Europe jeudi. Le rendement du gilt britannique à 10 ans a atteint 5,295 %, son plus haut depuis août 2007. Le rendement de l'obligation allemande à 30 ans a grimpé à 5,08 %, un niveau inédit depuis décembre 2003. Le rendement allemand à 10 ans a atteint 3,45 %, son plus haut depuis avril 2011. Le rendement français à 10 ans a grimpé à 4,344 %, son plus haut depuis octobre 2008.
Ces mouvements ne sont pas marginaux. Ils reflètent une réévaluation significative du risque d'une inflation durablement élevée, et de la nécessité pour les banques centrales de maintenir leurs taux pour la contenir. Pour des gouvernements déjà confrontés à de larges déficits, la hausse du coût de la dette aggrave une situation budgétaire déjà délicate.
La vente ne s'est pas cantonnée à l'Europe. Aux États-Unis, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé un rachat de 6 milliards de dollars de dette publique destiné à soulager le marché des Treasuries. Les acheteurs d'obligations ont jugé le dispositif trop faible, et le rendement des Treasuries à 10 ans a atteint un plus haut de trois ans. Lorsque les coûts d'emprunt augmentent simultanément aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro, il n'y a plus de refuge pour les capitaux.
Le pari risqué des stockages de gaz en Europe
Sous la réaction immédiate des marchés se cache une vulnérabilité structurelle que les décideurs européens hésitent à évoquer ouvertement. Les installations de stockage de gaz de l'UE ne sont remplies qu'à 67 %, bien en dessous de la moyenne quinquennale de 84 % pour cette période de l'année.
Les acheteurs du continent ont retardé le remplissage des réserves, pariant sur une résolution du conflit au Moyen-Orient et une baisse des prix avant l'hiver. Ce pari s'avère de plus en plus coûteux. Alors que les combats entre forces américaines et iraniennes autour du détroit d'Ormuz se poursuivent, ces acheteurs font face à une course au réapprovisionnement avant l'arrivée du froid, ce qui pousse les prix encore plus haut.
Les analystes d'ING ont noté : "This leaves the market vulnerable as we head closer towards the upcoming heating season." Le calendrier est malvenu. Les acheteurs européens de gaz ont passé des mois à espérer une issue diplomatique. À chaque semaine d'attaques contre le transport maritime dans le Golfe, la fenêtre pour remplir les stockages à des prix raisonnables se rétrécit. Un coup de froid en novembre ou décembre pourrait transformer une situation difficile en véritable crise d'approvisionnement.
L'inflation sous-jacente reste contenue, pour l'instant
David Rees, responsable de l'économie mondiale chez Schroders, a souligné que l'inflation sous-jacente, qui exclut les coûts volatils de l'énergie et de l'alimentation, est restée "well behaved so far." C'est l'argument que feraient les colombes de la BCE : si les prix de l'énergie se stabilisent, l'inflation globale devrait refluer sans nouvelles hausses de taux.
Mais Rees a aussi reconnu le problème. "Today's hike was expected, but the outlook from here is much less certain," a-t-il dit. "Higher energy prices will keep headline inflation up." Il a ajouté que l'économie de la zone euro était déjà faible et que des coûts d'emprunt plus élevés ralentiraient probablement encore la croissance.
Le dilemme est clair. Les coûts de l'énergie alimentent l'inflation globale. La BCE a réagi par une hausse de taux qui renchérira le crédit dans toute la zone euro, freinant la demande dans une économie qui croît à peine. Si les prix de l'énergie continuent d'augmenter, la banque devra choisir entre tolérer une inflation au-dessus de la cible plus longtemps ou pousser la zone euro vers la récession.
Personnalités mentionnées
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David Rees
Organisations
European Central Bank · Schroders · ING