Près d'un électeur européen sur quatre vote désormais pour un parti d'extrême droite. C'est la principale conclusion d'un projet de recherche paneuropéen mené par Matthijs Rooduijn à l'Université d'Amsterdam, qui a suivi les modes de scrutin dans 31 pays et constaté que la part de l'extrême droite dépassait 23 % lors des dernières élections nationales, contre environ 10 % il y a une décennie et à peine 5 % au milieu des années 1990. Les données, compilées par plus de 150 politologues, confirment une tendance qui s'est nettement accélérée au cours des trois dernières années.
L'élection régionale de dimanche en Saxe-Anhalt en a fourni la dernière illustration. L'Alternative für Deutschland (AfD), un parti dont l'antenne locale est officiellement classée comme une organisation d'extrême droite confirmée par les services de renseignement intérieur allemands, a remporté 43,8 % des suffrages, doublant presque son score d'il y a cinq ans. La CDU de droite du chancelier Friedrich Merz s'est effondrée à 17,2 %, soit moins de la moitié de son score précédent, tandis que le SPD, l'autre grand parti de gouvernement traditionnel allemand, a frôlé les 9,3 %. L'AfD détient désormais 39 sièges au parlement régional de 83 membres, frôlant la majorité absolue.
Une tendance européenne, pas une exception allemande
La Saxe-Anhalt, avec ses 1,8 million d'électeurs, est depuis longtemps un bastion de l'extrême droite où le soutien à l'AfD s'établit régulièrement au double de la moyenne nationale. Tarik Abou-Chadi, de l'Université d'Oxford, met en garde contre l'extrapolation d'un basculement continental à partir d'un seul résultat régional dans un État atypique. Néanmoins, les chiffres globaux sont difficiles à écarter. Les partis d'extrême droite participent au gouvernement en tant que partenaires de coalition en Croatie, en Tchéquie, en Italie et en Finlande, soutiennent un gouvernement minoritaire de droite en Suède, et sont en tête des sondages en Autriche, en Belgique, en France et en Allemagne. Jusqu'à récemment, ils étaient également en tête au Royaume-Uni.
La tendance n'est pas uniforme. Le Parti pour la liberté de Geert Wilders a perdu près d'un tiers de ses sièges lors des élections néerlandaises l'an dernier, et le Fidesz de Viktor Orbán a été nettement battu par un rival de centre droit en Hongrie en avril. Cas Mudde, de l'Université de Géorgie, note que le soutien à l'extrême droite fluctue comme toute force politique établie : « L'extrême droite est là pour rester, et beaucoup de ses partis sont aussi bien implantés que les partis (anciennement) traditionnels. »
Le débat sur le cordon sanitaire passe à côté de l'essentiel
Les partis traditionnels en France et en Allemagne ont longtemps refusé de coopérer avec l'extrême droite, une stratégie connue sous le nom de cordon sanitaire. Certains commentateurs estiment que cet isolement a échoué, voire s'est retourné contre ses initiateurs. Mujtaba Rahman, du Eurasia Group, décrit une dynamique auto-renforçante : des résultats plus faibles des partis traditionnels entraînent des coalitions fragmentées, moins de réalisations politiques, une plus grande frustration des électeurs et une part de vote plus importante pour l'extrême droite. Cependant, une étude portant sur plus de 1 300 gouvernements dans 57 pays a révélé que les partis d'extrême droite accédant au gouvernement augmentaient en réalité leur part de vote de six points de pourcentage en moyenne lors de l'élection suivante, ce qui suggère que l'exclusion n'est pas le principal moteur de leur ascension.
La normalisation des idées, pas seulement des votes
Les recherches indiquent que les attitudes des électeurs sur les thèmes centraux de l'extrême droite, tels que l'immigration, n'ont pas changé de manière drastique au fil du temps. Ce qui a changé, c'est l'importance de ces questions dans les décisions de vote. Gabriela Greilinger soutient que l'ensemble du débat sur l'efficacité du cordon sanitaire passe à côté de l'essentiel : « La politique et les mesures de l'extrême droite occupent déjà constamment le devant de la scène, que l'extrême droite soit au pouvoir ou non. Il n'y a pas de cordon autour de leurs idées. » Les partis et les médias traditionnels ont de plus en plus adopté le cadrage de l'extrême droite sur la migration, l'identité et la sécurité, légitimant ce programme sans que l'extrême droite n'ait besoin d'accéder au pouvoir.
Coût de la vie et déficit de crédibilité
Au-delà des questions culturelles, l'incapacité persistante des gouvernements traditionnels à apporter un soulagement tangible face à la crise du coût de la vie qui s'emballe a érodé la confiance. Lorsque les coalitions sont fragmentées et les résultats politiques maigres, les électeurs punissent les sortants. La progression de l'AfD en Saxe-Anhalt coïncide avec un climat national en Allemagne où la coalition en feu tricolore à Berlin a du mal à s'entendre sur les prix de l'énergie, le logement et la politique migratoire. La même frustration est visible en France, où l'alliance centriste du président Emmanuel Macron a perdu sa majorité parlementaire, et en Italie, où les Frères d'Italie de Giorgia Meloni dirigent une coalition de droite.
Prochains tests électoraux
Les prochains mois testeront la pérennité de la dynamique de l'extrême droite. La Suède organise des élections législatives le week-end prochain. La France fait face à un scrutin présidentiel le printemps prochain, suivi d'élections législatives. L'Italie, l'Espagne et la Pologne ont également des élections cruciales prévues plus tard dans l'année. Les partis d'extrême droite affichent des scores élevés dans les sondages dans tous ces pays. L'AfD elle-même fait face à une autre élection régionale au Mecklembourg-Poméranie occidentale plus tard ce mois-ci, où elle est au coude-à-coude avec le SPD, et elle arrive en deuxième position dans les sondages même à Berlin.
Personnalités mentionnées
-
Tarik Abou-Chadi
-
Matthijs Rooduijn
-
Gabriela Greilinger
Organisations
Alternative für Deutschland · Christian Democratic Union · Social Democratic Party of Germany · European Parliament · Eurasia Group · University of Oxford