Politique · Politique française
Glucksmann s'engage dans la course à l'Élysée alors que le centre-gauche se fracture
Le député européen et chef de Place Publique participera à une primaire du Parti socialiste aux côtés de Ségolène Royal et Philippe Brun, mais les sondages placent Marine Le Pen loin devant et la gauche divisée entre Glucksmann et Jean-Luc Mélenchon.
Raphaël Glucksmann, le député européen de centre-gauche qui a mené une alliance conduite par les socialistes à la troisième place lors des élections au Parlement européen l'an dernier, déclarera sa candidature à l'élection présidentielle française de 2027 dans les prochains jours. Trois personnes proches du leader de Place Publique indiquent qu'il prévoit une interview télévisée en prime time dimanche pour officialiser l'annonce, avant d'entrer dans une primaire fermée organisée par le Parti socialiste.
Une primaire encombrée sur une base qui rétrécit
La primaire socialiste inclut déjà Ségolène Royal, candidate du parti en 2007 battue par Nicolas Sarkozy, et Philippe Brun, député de Seine-Maritime. Olivier Faure, premier secrétaire du parti depuis 2018, a également déclaré qu'il pesait une candidature. Remporter la primaire garantirait à Glucksmann le soutien de ce qui reste la plus grande force organisée du centre-gauche français, mais le poids électoral du parti s'est effondré depuis la victoire de François Hollande en 2012. Aux législatives de 2022, les socialistes n'ont obtenu que 31 sièges à l'Assemblée nationale, contre 280 dix ans plus tôt.
La crédibilité de la primaire est encore sapée par l'absence probable de deux des figures les plus connues du parti. François Hollande, président de 2012 à 2017, et Bernard Cazeneuve, son dernier premier ministre, ont tous deux signalé qu'ils pourraient s'abstenir du processus et lancer des candidatures indépendantes. Leur départ priverait la primaire de mémoire institutionnelle et d'expérience gouvernementale, tout en ajoutant deux noms supplémentaires sur un bulletin déjà saturé de prétendants de gauche et du centre-gauche.
La position dominante de Le Pen
Quel que soit le sortant de la primaire socialiste, il fera face à un désavantage structurel. Marine Le Pen, cheffe du Rassemblement national, domine presque tous les sondages présidentiels depuis l'élection de 2022. Dans le système français à deux tours, un candidat doit obtenir plus de 50 % au premier tour pour éviter un second tour ; aucun président n'y est parvenu depuis Charles de Gaulle en 1965. Les enquêtes actuelles placent systématiquement Le Pen entre 30 et 35 % d'intentions de vote au premier tour, lui assurant quasi certainement une place au second tour. L'enjeu réel porte donc sur l'autre place.
Cette réalité dicte tous les calculs à gauche et au centre. En 2017 et 2022, Emmanuel Macron a bénéficié d'un « front républicain » qui a vu les électeurs de gauche le soutenir au second tour face à Le Pen. La pérennité de cette dynamique en 2027 dépendra de qui atteindra le second tour et de la capacité de la gauche battue à avaliser un adversaire centriste ou centre-droit. Édouard Philippe, premier premier ministre de Macron et aujourd'hui chef du parti Horizons, est largement considéré comme le concurrent non-Le Pen le plus solide du centre-droit, crédité régulièrement de scores autour de 20-23 %.
Glucksmann contre Mélenchon : une fracture familière
L'obstacle le plus immédiat pour Glucksmann n'est ni Le Pen ni Philippe, mais Jean-Luc Mélenchon. Le fondateur de La France insoumise a annoncé sa quatrième candidature présidentielle en mai 2026 et devance légèrement Glucksmann dans les sondages, les deux hommes oscillant généralement entre 12 et 16 %. Leur rivalité reflète les divisions qui traversent les partis de centre-gauche occidentaux : une aile social-démocrate, pro-européenne, face à une aile radicale, anti-système, qui rejette les contraintes de l'OTAN et les règles budgétaires de l'UE.
Sur la politique étrangère, le clivage est net. Glucksmann, ancien conseiller du gouvernement géorgien et critique virulent de l'influence russe, soutient la participation française à l'OTAN et a appuyé l'aide militaire à l'Ukraine. Mélenchon plaide de longue date pour le retrait de la France du commandement intégré de l'OTAN et s'est opposé aux paquets de sanctions de l'UE qu'il juge escalatoires. Le désaccord n'est pas abstrait : le prochain président tranchera la posture de la France face à une guerre qui, en 2027, entrera dans sa quatrième année.
Les retraites révèlent un fossé philosophique plus profond
La politique intérieure offre un contraste tout aussi saisissant. Mélenchon a promis de ramener l'âge légal de départ à la retraite à 60 ans, annulant la réforme de 2023 qui l'a porté à 64 ans et qui a déclenché la plus grande contestation sociale en France depuis 1995. Glucksmann adopte une approche plus actuarielle : il estime que certains travailleurs doivent travailler plus longtemps et que le système doit évoluer vers un âge de départ calibré sur l'espérance de vie et la pénibilité des métiers. La différence n'est pas seulement technique. La promesse de Mélenchon vise les électeurs à faible propension électorale, plus jeunes, ouvriers, souvent issus de l'immigration dans les grandes villes, qui se sont abstenus massivement en 2022. Le discours de Glucksmann cible les anciens électeurs socialistes ayant migré vers Macron en 2017 et 2022, en quête d'une alternative pro-européenne et réformatrice.
Les deux stratégies ont des précédents. En 2017, Mélenchon a obtenu 19,6 % au premier tour, manquant le second tour de moins de deux points. En 2022, il a progressé à 22 % mais a de nouveau échoué. Glucksmann n'a jamais été candidat à la présidentielle ; son test électoral fut l'élection européenne de 2024, où la liste commune socialistes-Place Publique a recueilli 13,8 %, terminant troisième derrière le Rassemblement national (31,4 %) et Renaissance de Macron (14,6 %). Ce résultat, honorable pour un parti affaibli, se transpose mal à une présidentielle où la participation est plus forte et l'électorat plus âgé.
La dimension européenne
Le profil de Glucksmann est inhabituellement européen pour un aspirant à l'Élysée. Élu au Parlement européen en 2019 et réélu en 2024, il siège au sein de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates et a présidé la commission spéciale sur l'ingérence étrangère. Sa visibilité à Bruxelles et sa maîtrise du langage de la politique institutionnelle de l'UE le distinguent de Mélenchon, qui n'a jamais exercé de mandat européen et traite Bruxelles avec suspicion. Cette crédibilité compte si le prochain président doit négocier le prochain cadre financier pluriannuel, la réforme du pacte de stabilité et de croissance ou une initiative de défense commune. Mais elle l'expose aussi à l'accusation, déjà formulée par les proches de Mélenchon, d'être un « candidat de Bruxelles » déconnecté des préoccupations populaires françaises.
Le résultat des élections européennes donne à Glucksmann un argument pour incarner le meilleur espoir de la gauche. La liste socialistes-Place Publique a devancé La France insoumise, qui a obtenu 9,9 %. Pourtant, les élections européennes sont des scrutins à faible participation dominés par les cœurs partisans ; les présidentielles sont d'une tout autre nature. En 2019, les socialistes n'avaient recueilli que 6,2 % aux européennes, mais six mois plus tard, aux municipales de 2020, ils conservaient de grandes villes comme Paris, Lyon et Nantes. La relation entre cycles électoraux européen et national en France est peu fiable.
Une primaire qui ne désignera peut-être pas le candidat
La primaire du Parti socialiste est prévue pour le début 2027, mais ses règles et son calendrier restent fluides. Le conseil national du parti n'a pas encore finalisé les critères d'éligibilité des votants, s'il s'agira d'un scrutin ouvert à tous les sympathisants, réservé aux adhérents, ou organisé via un jury citoyen. Cette ambiguïté arrange Faure, qui contrôle l'appareil du parti et pourrait préférer un processus favorisant un insider. Elle donne aussi un levier à Glucksmann : si la primaire lui semble verrouillée, il peut menacer crediblement de se présenter hors du parti, fort de ses meilleurs sondages. Royal, pour sa part, n'a rien à perdre ; sa campagne de 2007 s'est soldée par une défaite 53-47, et une primaire la maintient dans le jeu sans exiger d'infrastructure nationale.
Le problème plus profond est que le Parti socialiste ne fonctionne plus comme un gardien du temple. En 2017, Benoît Hamon a remporté la primaire avec 59 % des voix avant de s'effondrer à 6,4 % à la présidentielle, abandonné par des électeurs qui percevaient le parti comme fini. La même dynamique pourrait se reproduire : un vainqueur de primaire hérite d'une marque créditée de 8 à 10 % au niveau national, tandis que la véritable compétition pour l'âme de la gauche se joue entre Glucksmann et Mélenchon dans les médias et dans la rue.
Les chiffres qui définissent la course
Les agrégats de sondages compilés par l'INSEE et les grands instituts français depuis les élections européennes de 2024 montrent une hiérarchie stable. Le Pen oscille entre 30 et 35 %. Philippe se situe entre 20 et 23 %. Mélenchon et Glucksmann échangent les troisième et quatrième places à 12-16 % chacun. La marque Parti socialiste, testée sans candidat nommé, oscille entre 8 et 10 %. Les Écologistes (Europe Écologie Les Verts) stagnent entre 5 et 7 %. Le Parti communiste, jadis faiseur de rois, tombe sous les 3 %. Ces chiffres n'ont presque pas bougé en 18 mois, suggérant que l'électorat s'est figé en blocs stables bien avant le début de la campagne.
La participation sera décisive. En 2022, l'abstention au premier tour a atteint 26,3 %, un record depuis 2002. Les non-votants étaient disproportionnellement jeunes, ouvriers et d'origine immigrée, précisément la démographie que vise Mélenchon. Si Glucksmann ne parvient pas à convaincre une frange de ce groupe qu'un social-démocrate pro-européen mérite son vote, et s'il ne récupère pas le centre-gauche compatible avec Macron qui a voté socialiste en 2012 avant de basculer en 2017, son plafond reste les 13,8 % de sa liste en juin 2024. Ce n'est pas assez pour un second tour.
Une question non résolue pour le Parlement européen
La candidature de Glucksmann crée une curiosité procédurale au Parlement européen. S'il gagne la présidence, il devra démissionner de son siège, déclenchant le remplacement par le suivant sur la liste française socialistes-Place Publique. S'il perd mais reste député, il fera campagne tout en présidant la commission sur l'ingérence étrangère et en siégeant à la commission des affaires étrangères, un double rôle que ses critiques qualifieront de conflit d'intérêts. Le règlement du Parlement autorise les députés à se présenter à des élections nationales, mais l'optique politique d'un député européen en campagne pour une présidence nationale tout en légiférant sur la politique étrangère de l'UE est sans précédent. L'équipe de Glucksmann indique qu'il prendra un congé sans solde pendant la période officielle de campagne, qui débute deux semaines avant le premier tour. D'ici là, il reste député à temps plein.
Les dix prochains mois testeront la capacité du centre-gauche français à tirer la leçon de 2002, quand l'élimination de Lionel Jospin au premier tour, causée par la fragmentation de la gauche, a offert le second tour à Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen. Les protagonistes ont changé ; l'arithmétique non. À moins que Glucksmann, Mélenchon, les Écologistes et les Communistes ne trouvent un mécanisme pour se rassembler derrière un candidat unique, le second tour opposera à nouveau l'extrême droite au centre-droit. C'est le pari que Glucksmann mise sur sa capacité à changer.
Sources
People mentioned
Ségolène Royal
Olivier Faure
François Hollande
Bernard Cazeneuve
Organisations
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