Politique · Défense française
La moitié des électeurs français soutiennent des candidats qui veulent sortir de l'OTAN
Alors que Le Pen et Mélenchon s'opposent tous deux à l'Alliance, et que Washington réduit sa présence, Paris pourrait réitérer son retrait du commandement de l'OTAN de 1966
Près de la moitié des électeurs français soutiennent actuellement des candidats à la présidentielle qui veulent retirer la France des structures militaires de l'OTAN. Huit mois avant l'élection, cette seule statistique concentre les esprits au siège de l'Alliance à Bruxelles. Marine Le Pen, qui mène le Rassemblement national d'extrême droite, veut faire sortir la France du commandement intégré de l'OTAN. Jean-Luc Mélenchon, à l'extrême gauche, veut sortir de l'Alliance tout court. Dans les deux cas, la seule puissance nucléaire de l'Union européenne serait retirée des opérations militaires quotidiennes de l'OTAN, précisément au moment où les États-Unis réduisent leur propre présence sur le continent.
Les sondages qui ont alarmé Bruxelles
Un sondage interne de l'OTAN réalisé ce printemps, consulté par des journalistes, a révélé que seulement 54 % des électeurs français choisiraient de rester dans l'Alliance s'ils étaient consultés. C'est le deuxième chiffre le plus bas parmi les 32 membres de l'OTAN, devançant seulement le Monténégro. Cela confirme ce que les responsables de l'Alliance soupçonnaient depuis longtemps : l'opinion publique française est plus tiède envers l'OTAN que ne l'ont jamais été ses gouvernements, et bien plus tiède que l'Alliance en a besoin.
Le système présidentiel français à deux tours a traditionnellement servi de pare-feu contre les candidats radicaux. Les électeurs se rallient autour d'un modéré au second tour. Mais cette hypothèse semble moins fiable. Le Pen et Mélenchon ont passé des années à construire des coalitions électorales durables, et leur opposition à l'OTAN n'est pas un simple ornement rhétorique. Le Pen a évoqué le sujet lors d'une réunion à huis clos avec un haut commandant militaire français plus tôt cette année, selon un officiel ayant une connaissance directe de l'échange. Elle a également soutenu que la France aurait éventuellement besoin de rétablir ses relations avec la Russie.
Un parlementaire proche de l'actuel gouvernement français a décrit le Rassemblement national comme désormais dominé par sa faction pro-russe. Mélenchon, pour sa part, a déclaré lors d'une conférence en juin que rester dans l'OTAN était incompatible avec les intérêts français en raison de ce qu'il a appelé la posture ouvertement hostile de l'Amérique. "There can be no question of remaining a member of NATO," a-t-il dit.
Ce qu'impliquerait concrètement un départ
La France l'a déjà fait. En 1966, le président Charles de Gaulle a retiré le pays du commandement militaire intégré de l'OTAN, expulsé environ 26 000 troupes alliées du sol français et forcé l'Alliance à déplacer son siège de Paris à Bruxelles. Paris est resté en dehors de la structure de commandement pendant plus de quatre décennies, ne la réintégrant qu'en 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
La mécanique juridique d'une répétition serait simple. Le président français n'a pas besoin d'approbation parlementaire pour se retirer des structures de commandement de l'OTAN. La clause de retrait d'un an du traité de l'Atlantique Nord ne s'applique qu'au départ des structures politiques de l'Alliance, ce que Le Pen ne propose pas. En pratique, selon le lieutenant-général Michel Yakovleff, ancien vice-chef d'état-major au quartier général militaire de l'OTAN, extraire environ 1 000 officiers français des postes permanents de l'Alliance et mettre en place un organe de liaison pour maintenir une coordination de base prendrait environ un an. De Gaulle avait suivi ce modèle : il a quitté le commandement, pas l'Alliance, et a continué à coopérer avec l'OTAN sur les opérations.
Rien n'est moins certain quant à savoir si un futur président radical reproduirait cet arrangement coopératif. Le contexte politique de 1966 était différent. De Gaulle affirmait l'indépendance de la France au sein d'une alliance occidentale stable. Le Pen et Mélenchon remettent en cause l'appartenance même de la France à l'Alliance.
Ce que l'OTAN perdrait
La France n'est pas un membre périphérique. C'est la deuxième puissance militaire de l'Alliance après les États-Unis, et ses contributions couvrent des domaines où les capacités européennes sont minces. Un retrait du commandement intégré mettrait en péril le groupement tactique de 1 200 hommes dirigé par la France en Roumanie, l'un des déploiements avancés de l'Alliance destinés à dissuader l'agression russe. Cela compliquerait la coopération informelle OTAN-France sur la planification nucléaire. Et cela retirerait de l'ordre de bataille de l'Alliance le seul porte-avions à propulsion nucléaire d'Europe, les navires d'assaut amphibie de classe Mistral, le système de renseignement spatial CERES, et une marine capable de déployer environ 65 % de sa flotte à tout moment, un taux de disponibilité qui dépasse celui des Américains.
La France contribue également à 10 % du budget opérationnel annuel de l'OTAN, qui s'élève à environ 5,3 milliards d'euros. Yakovleff, qui connaît la planification militaire de l'Alliance de l'intérieur, l'a dit sans détour : la France a « un peu de tout », et son départ affaiblirait l'Alliance car elle reste la puissance la plus déterminante après les États-Unis.
Le ministre finlandais de la Défense, Antti Häkkänen, a fait valoir le point de vue d'un pays plus petit. "We hope that France understands the long-term benefits of a strong NATO," a-t-il déclaré, ajoutant que cela nécessitait que la France soit "integrated quite fully" dans les structures de l'Alliance.
Ce que la France perdrait
Les coûts ne seraient pas à sens unique. Quitter les structures de commandement de l'OTAN préserverait le siège de la France au Conseil de l'Atlantique Nord et son vote sur le déclenchement de la clause de défense mutuelle de l'Alliance, mais cela priverait Paris d'influence sur la façon dont les propositions militaires sont façonnées avant d'atteindre les décideurs politiques. Comme l'a expliqué Yakovleff, de nombreuses propositions opérationnelles sont pré-négociées au sein de l'état-major militaire de l'OTAN. La France serait réduite à accepter ou rejeter des produits finis qu'elle n'aurait pas contribué à rédiger.
La France perdrait également des postes de haut commandement. Ceux-ci incluent le poste de Commandant suprême allié Transformation, basé à Norfolk en Virginie, le rôle de commandant en second au quartier général du commandement aérien de l'OTAN, et le poste de chef d'état-major au Commandement interarmées conjoint de Brunssum aux Pays-Bas. Si Paris limitait aussi le partage de renseignements, elle perdrait l'accès aux informations circulant au sein du reste de l'Alliance. Le résumé de Yakovleff était sans appel : partir coûterait cher à la France politiquement, techniquement, opérationnellement et structurellement.
Le calendrier stratégique
C'est le calendrier qui fait de cela plus qu'un problème bilatéral français. Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont commencé à réduire leur présence militaire en Europe. Les autres membres de l'OTAN se précipitent pour renforcer leurs propres forces en réponse aux avertissements selon lesquels la Russie pourrait poser une menace militaire directe à l'Alliance d'ici la fin de la décennie. Jamie Shea, ancien porte-parole de l'OTAN aujourd'hui au think tank Friends of Europe, a saisi la contradiction : tout l'objectif de l'effort actuel est que les alliés européens assument plus de responsabilités, pas moins. Un retrait français irait dans le sens inverse.
Un diplomate de l'OTAN, s'exprimant sous couvert d'anonymat, a déclaré que l'Alliance survivrait à un départ français mais l'a qualifié de "very, very dangerous." Un autre a utilisé un seul mot : "dreadful." Marie-Agnès Strack-Zimmermann, qui préside la commission de la défense du Parlement européen, a soutenu que seuls les ennemis de la liberté occidentale en bénéficieraient.
Berlin et Varsovie ont tout à gagner
Un retrait français ne laisserait pas de vide. Il accélérerait un basculement déjà en cours. L'Allemagne et la Pologne sont déjà les plus gros contributeurs à la défense du continent en pourcentage du PIB. Si la France se retire du commandement de l'OTAN et que les États-Unis continuent de réduire leur présence, Berlin et Varsovie deviendraient inévitablement les ancrages européens de l'Alliance. Shea a décrit cela comme une accélération de ce qui se produit déjà, et non comme un nouveau développement.
Pour Paris, ce résultat représenterait un déclassement stratégique. La France s'est longtemps vue comme le leader naturel de la politique de défense européenne. Se retirer des structures de commandement de l'OTAN conférerait ce rôle à l'Allemagne par défaut, et non parce que Berlin le recherche. Comme l'a dit un diplomate : si la France sort, elle perd tout.
Les dégâts peuvent-ils être évités ?
Il existe des précédents de candidats radicaux modérant leurs positions une fois au pouvoir. Giorgia Meloni en Italie a assoupli sa position sur l'OTAN après avoir remporté la présidence du Conseil en 2022. Fabrice Pothier, ancien chef de la planification politique à l'OTAN qui dirige maintenant le cabinet de conseil Rasmussen Global, a mis en garde contre l'idée qu'un président français radical maintiendrait le cap, mais a reconnu qu'un retrait total reste improbable. Les Français n'ont jamais été les membres les plus enthousiastes de l'OTAN, a-t-il dit, ce qui fait de l'Alliance une cible facile pour les populistes.
Shea a soutenu que les responsables de l'OTAN devraient entamer une approche discrète auprès des parlementaires du Rassemblement national et de La France insoumise, en arguant qu'un retrait nuirait davantage aux intérêts français qu'à ceux de l'Alliance. Il a également suggéré d'offrir à Paris des postes de commandement supplémentaires pour renforcer le message selon lequel le rôle de la France compte. Reste à savoir si de telles ouvertures trouveraient un public réceptif chez des politiques qui ont bâti leur marque sur l'opposition à l'influence américaine.
Sources
People mentioned
Jamie Shea
Antti Häkkänen
Michel Yakovleff
Fabrice Pothier
Marie-Agnes Strack Zimmermann
Organisations
North Atlantic Treaty Organization · National Rally · France Unbowed · Friends of Europe · Rasmussen Global